[«Si je propose un truc, est-ce que vous me suivez ?» | Épisode 4] La naissance d’une société coopérative de production (Scop) est belle, mais que se passe-t-il ensuite ? À l’été 2024, 40 salariés de La Meusienne ont décidé de reprendre leur entreprise proche de la liquidation judiciaire. Après une année, L’Usine Nouvelle clôt sa série sur le quotidien de cette entreprise de métallurgie où les ouvriers sont devenus les patrons.
Mettre une cale et «vérifier que la clavette est au galet», sans oublier les «entretoises de petites épaisseurs»… En ce froid matin de janvier, plusieurs salariés de La Meusienne s’affairent dans une petite salle, à deux pas des machines. Comme chaque jeudi matin, ils se retrouvent autour de la table pour régler les sujets du quotidien et améliorer la qualité des produits.
Dans la Scop d’Ancerville (Meuse), pas question de revenir à un management vertical qui a laissé des traces dans les consciences. Deux structures ont vu le jour pour impliquer les salariés-associés dans le pilotage de l’entreprise. Un juste retour des choses pour ceux qui ont investi chacun de plusieurs milliers d’euros pour éviter la liquidation en 2024. «L’idée c’était que l’on puisse réfléchir collectivement aux orientations stratégiques, notamment pour les investissements et les marchés que l’on voudrait aborder», résume Roxanne Creutz, nommée directrice pour 4 ans par ses collègues.
A l’image d’un conseil d’administration, un conseil coopératif réunit chaque mois huit personnes élues au sein des différents métiers du fabricant de tubes inoxydables. Même si le conseil est inscrit dans les statuts de la Scop, la Meusienne reste une SARL sans administrateurs, ce qui n’oblige pas la direction à appliquer formellement les décisions prises. «Légalement je pourrais passer outre, explique Roxanne Creutz. Mais ce n’est pas l’objectif, cela n’aurait aucun sens pour la Scop.» Alors des cartes cadeaux pour Noël à la gestion du temps de travail, tous les sujets de la vie de l’entreprise passent au vote chaque mois. «Au bout d’un moment il faut prendre des décisions et au moins j’ai mon mot à dire, raconte Fabrice Marchandé, 44 ans dont 19 comme outilleur à La Meusienne. Même si l’on se connait tous très bien, chacun a son caractère. Quand on échange sur un sujet épineux, il peut y avoir des tensions.» Alors il faut avancer ses arguments et écouter ceux des collègues. «Ça finit toujours bien, pour l’instant on ne s’est pas tapé dessus», s’amuse l’ancien boulanger devenu plus tard métallo.
Utiliser l’expérience des ouvriers
Mais pas question de ne gérer la Scop qu’avec des bilans comptables ou des powerpoints. Pour les aspects plus industriels, le «comité opérationnel» est actif depuis 2024. Ce jeudi matin, il s’agit de gérer un problème de non-conformité interne sur une machine. La soudure sur le tube n’est pas droite, il faut trouver une solution. A la manœuvre, Alexandre Beltz, technicien qualité, expose un plan d’action. Plusieurs mesures sont proposées et chacun des sept salariés présents donne son avis. Entre les valeurs de tension des machines et les mesures au dixième de centimètre, la discussion se fait dans un jargon incompréhensible pour le profane. «C’est bien que Benoît soit là parce qu’il voit les défauts au contrôle final, glisse Alexandre. Parce que même s’ils contrôlent sérieusement, les gars qui produisent les tubes ne peuvent pas tout voir.»

Au bout de 30 minutes, les solutions sont validées et un nouvel essai est programmé. Un autre sujet d’importance arrive sur la table pour la reconstruction d’une ligne de production. Deux façons de souder sont dans la balance. D’un côté le TIG, un procédé de soudage à l’arc. De l’autre le laser, beaucoup plus rapide mais qui crée des résidus de métal à enlever des tubes avant de les livrer. «La différence de cadence est de quelques mètres à la minute, mais sur une semaine ça fait beaucoup, explique Alexandre Beltz. On a déjà le matériel, mais il y a d’autres éléments que l’on peut ajouter pour augmenter la plus-value. Il faut aussi que l’on voit l’aspect commercial pour les débouchés.» Cette fois, le comité opérationnel a besoin de l’avis d’autres salariés plus en pointe avant de prendre sa décision.
«S’intégrer rapidement pour faire partie de la famille»
Après plusieurs mois de recherche, La Meusienne a enfin pu recruter pour renforcer son contrôle qualité. «J’avais fait un stage ici il y a une quinzaine d’années, mais j’avais oublié comment on soudait un tube, sourit Alexandre Beltz. J’ai perdu mon précédent emploi dans l’hydrogène et comme j’habite à 5 minutes, j’ai candidaté. Quand on intègre une Scop on a tout de suite envie de s’intégrer rapidement pour faire partie de la famille.» Recruté à la même période, Rémi Arnau, 30 ans, a trouvé dans la Scop «un poste qui a du sens» en tant que responsable qualité. Dans un an, un vote interne à la majorité décidera s’ils peuvent devenir associés en investissant eux aussi dans l’entreprise. En cas de refus, ils resteront salariés mais ne pourront pas participer officiellement aux prises de décisions.
Alors que notre série s’achève, est-il temps de faire un premier bilan de la reprise ? «L’année 2025 a été compliquée pour tout le monde sur le marché, analyse Roxanne Creutz. Il y a quand même une déception des salariés parce qu’on aurait aimé faire une reprise explosive avec des résultats fidèles à notre business plan.» A côté de la restructuration de l’usine et de la reconquête de ses clients, La Meusienne a dû composer avec un secteur de l’inox tendu et des marchés publics suspendus à l’incertitude budgétaire française. Malgré un plan de charge au dessus des 80%, la Scop n’a pas réussi à clore son budget à l’équilibre avec un chiffre d’affaires de 10,5 millions d’euros contre 12 initialement espérés.
Pas de quoi abattre la jeune dirigeante qui croit en une «meilleure année 2026 avec encore beaucoup de batailles à mener». Son dossier de subventions validé, La Meusienne va pouvoir rénover le système de chauffage de son usine pour 1,3 million d’euros et continue de travailler sur sa diversification dans le nucléaire au sein de l’accélérateur de Bpifrance. Déjà reparti vers son établi, Fabrice Marchandé en est convaincu, une Scop se bâtit sur le long terme. «Ce qui compte ce n’est pas de gagner de l’argent tout de suite. On travaille pour améliorer ci et ça, et à force de grapiller on finira par en avoir dans notre poche, c’est sûr.»


