Le gouvernement doit prochainement se prononcer sur la cession de la majorité du capital d’Exaion, une filiale d’EDF, au groupe états-unien Mara, spécialisé dans le minage de Bitcoin. Annoncée mi-août, cette opération fait grand bruit au sein du monde politique et des acteurs français spécialisés dans les crypto-actifs, qui dénoncent une perte de souveraineté et un manque à gagner colossal.
Pour le gouvernement, l’heure du choix a sonné. Dans le cadre d’une procédure de contrôle des investissements étrangers, la direction générale du Trésor est censée se prononcer avant le 31 janvier sur la cession de 64% du capital d’Exaion, pépite tech d’EDF, au géant états-unien Mara, pour 168 millions de dollars. Annoncé le 11 août, ce rachat prévoit une option lui permettant d’investir, d’ici à 2027, environ 127 millions de dollars de plus pour acquérir 11% supplémentaires. L’opération suscite de vives polémiques, qui s’intensifient à l’approche de la date butoir fixée par Mara.
Complètement sous les radars du grand public avant l’été, la start-up est devenue pour de nombreux élus un symbole de la perte de souveraineté de la France. Le 27 janvier, le leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, dénonçait sur son compte X une «trahison», tandis que la figure de proue du Rassemblement national, Marine Le Pen, évoquait une «forfaiture» face aux «intérêts américains». Avant eux, l’ex-ministre de l’Economie Antoine Armand avait fait partie des premiers à tirer la sonnette d’alarme, exigeant dès la mi-août «une clarification sur cette cession». Quelques jours plus tard, l’exécutif avait demandé à EDF de «rouvrir le dossier» de cette vente et d’étudier d’éventuelles alternatives.
Cette bronca générale peut surprendre au regard de la taille modeste de cette filiale, qui compte une centaine de salariés en France et au Canada et propose différents services numériques en lien avec le calcul haute performance, les technologies de blockchain et les infrastructures de cloud et d’intelligence artificielle. Fondée en 2020 et incubée au sein d’EDF Pulse Ventures, la branche capital-risque de l’énergéticien tricolore, la start-up a beau bénéficier des supercalculateurs qu’il remplace tous les trois à cinq ans, et compter de prestigieux clients, comme la banque BNP Paribas ou Société Générale Forge, la filiale de la banque dédiée aux crypto-actifs, son chiffre d’affaires n’a pas dépassé les 2 millions d’euros en 2024, pour 4,5 millions d’euros de pertes. «Exaion ne représente pas un actif stratégique pour EDF en tant que producteur d’électricité», assurait ainsi le ministère de l’Economie à L’Usine Nouvelle mi-août.
Minera ou minera pas ?
Le caractère explosif de cette vente provient ainsi avant tout du profil de l’acheteur. Tout d’abord car Mara étant basé aux Etats-Unis, la sécurité des données hébergées par Exaion pourrait être menacée. Le Cloud Act autorise en effet l’administration états-unienne à exiger l’accès à certaines données aux fournisseurs de services relevant de la juridiction du pays, même lorsqu’elles sont stockées à l’étranger. En réponse, les représentants de Mara garantissent que les données seront complètement protégées grâce à la création d’une filiale 100% française, mais les spécialistes du droit interrogés sur la question se montrent beaucoup moins affirmatifs.
Vos indices

Les intentions réelles du groupe vis-à-vis de cette acquisition font également débat. Ce dernier assure considérer Exaion comme une porte d’entrée pour se développer à l’international dans l’intelligence artificielle et le calcul haute performance, et avoir déjà prévu 5 milliards de dollars d’investissements en Europe d’ici à 2030 à cette fin, mais les pourfendeurs de la cession, rappelant que l’entreprise est aujourd’hui le deuxième plus grand détenteur institutionnel de Bitcoin de la planète, sont persuadés qu’elle utilisera avant tout la puissance de calcul d’Exaion pour son activité phare : le minage. «Mara n’utilisera jamais Exaion pour miner du Bitcoin, car les serveurs de la start-up ne sont pas adaptés à cette activité, garantit un proche du groupe. Il n’est pas impossible que Mara décide un jour d’ouvrir un datacenter en France dédié au minage, mais il l’opèrera alors en son nom propre». Il avait d’ailleurs candidaté auprès d’EDF lors de son premier appel à manifestations d’intérêt dédié aux datacenters, mais n’avait pas été retenu.
Une contre-offre tricolore
Les promesses du géant américain n’ont visiblement pas convaincu Stanislas Barthelemi et Claire Balva, président et directrice générale de l’Association pour le développement des actifs numériques (Adan). «EDF offre sur un plateau à un Américain ce qu’elle a refusé aux Français», déploraient-ils dans une tribune publiée dans Les Echos fin septembre. Les acteurs tricolores spécialisés dans les crypto-actifs regrettent qu’EDF n’ait jamais accepté de leur vendre à un tarif préférentiel les surplus d’électricité générés lors des pics de production d’énergies renouvelables.
Selon eux, le minage de Bitcoin pourrait contribuer à stabiliser le réseau, en consommant de l’énergie pendant les heures creuses et en s’arrêtant instantanément en cas de forte demande. Mi-juillet, le Rassemblement national avait d’ailleurs déposé une proposition de loi en ce sens, en mettant en avant une estimation de l’Adan selon laquelle la France pourrait générer 100 à 150 millions de dollars de recettes annuelles en dédiant ne serait-ce qu’un gigawatt de puissance à cette activité. Une prédiction qui fait bien sûr fi de l’impact écologique désastreux des crypto-actifs, ainsi que du halving, une modification du protocole Bitcoin qui divisera par deux les revenus du minage à partir d’avril 2028.
Bien décidée à ne pas se faire doubler, la filière crypto française a même organisé une riposte. Début novembre, un consortium porté par Sébastien Gouspillou, cofondateur de BigBlock (société française de minage) et soutenu par l’Institut National du Bitcoin (INBi), a présenté une contre-offre à EDF. Celle-ci prévoit 30 millions d’euros pour le rachat des titres et 150 millions d’investissements en France. Cette option aurait néanmoins été balayée du revers de la main par Bercy, qui craint la fragilité financière de cette alternative et rechigne à s’engager dans un débat aussi sensible que le minage du Bitcoin à l’heure où les orientations énergétiques du pays tardent à être précisées. Atos aurait un temps été envisagé comme repreneur potentiel, mais ce pionnier des services numériques doit encore sortir de la grave crise qu’il traverse depuis plusieurs années.
Signalement au Parquet national financier
Parmi les arguments de l’offre du consortium crypto figure malgré tout l’absence de «clause de non concurrence limitant la liberté d’EDF», alors que Mara a justement imposé à l’énergéticien une clause lui interdisant de développer toute activité commerciale concurrente d’Exaion dans le calcul intensif, y compris pour des applications blockchain, durant vingt-quatre mois après la cession. La révélation de cette condition par The Big Whale a suscité l’indignation d’une partie de la classe politique, qui souligne le caractère hautement stratégique de ces activités. EDF assure de son côté qu’il s’agit d’une clause «usuelle» pour une opération de ce type, et que celle-ci «prévoit la possibilité pour EDF de réaliser tous les développements nécessaires à ses besoins propres». «Le groupe a de toute façon d’autres priorités pour les années à venir, il ne compte pas devenir un champion de la blockchain», rappelle une source proche du dossier.
Tentaculaire, l’affaire Exaion pourrait également peut-être s’accompagner d’un volet judiciaire. Mi-décembre, deux parlementaires ont effectué un signalement au Parquet national financier au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale sur les conditions de la cession à Mara. «Abus de biens sociaux», «escroquerie en bande organisée», «complicité et recel d’abus de biens sociaux», «prise illégale d’intérêts», «trafic d’influence»… Le document nourrit de nombreux soupçons. Les parlementaires s’interrogent notamment sur l’enrichissement personnel des deux fondateurs d’Exaion, Fatih Balyeli et Laurent Bernou-Mazars, qui pourraient gagner jusqu’à 33 millions d’euros en cas de succès de l’opération, et sur les opérations de lobbying lancées par Mara pour atteindre son objectif.
L’américain s’est en effet doté d’un conseiller de poids en la personne de Gérard Mestrallet, ancien PDG d’Engie, qui aurait facilité les contacts avec plusieurs cadres hauts placés chez EDF, RTE, Engie ou encore TotalEnergies… mais aussi avec l’Élysée, dans le but de sécuriser de potentiels contrats de fourniture pour ses futures activités de minage. Lors d’un déjeuner organisé avec la presse en septembre dans le but d’apaiser les craintes concernant cette vente, Gérard Mestrallet ne cachait pas son désir de rapprochement : «La convergence stratégique entre les acteurs de l’informatique et ceux de l’énergie est inévitable».


