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Prix du métal en hausse, décarbonation, souveraineté… Les enjeux derrière la mise en vente du fleuron Aluminium Dunkerque

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Lu il y a 9 minutes



Aluminium Dunkerque, à Loon-Plage (Nord) est mis en vente par son propriétaire, AIP. C’est le bon moment pour le fonds d’investissement américain, alors que le fleuron français est rentable et prévoit d’importants programmes industriels pour se décarboner.

Le fleuron de l’aluminium français Aluminium Dunkerque va probablement changer une nouvelle fois de mains. Comme l’avait révélé Bloomberg le 20 novembre, le fonds d’investissement American Industrial Partners (AIP) est en recherche active de repreneurs pour la fonderie d’aluminium, la plus grande d’Europe avec une capacité d’environ 300000 tonnes de métal léger (284000 tonnes vendues en 2024, pour 774 millions d’euros de chiffre d’affaires). Elle fait travailler environ 750 salariés et 250 sous-traitants.

Plusieurs repreneurs industriels sur les rangs

L’opération, attendue pour fin février ou début mars, est logique pour AIP (qui se spécialise dans l’acquisition, l’amélioration des performances opérationnelles et la revente d’entreprises industrielles de taille moyenne), car l’entreprise comme le marché de l’aluminium ont retrouvé des couleurs.

Preuve de l’intérêt que suscite l’entreprise : selon les informations des Echos, six potentiels repreneurs avaient remis des offres préliminaires le 28 janvier. Parmi eux se trouvent de nombreux groupes industriels, dont le mastodonte des métaux anglo-australien Rio Tinto et le géant de l’aluminium émirati EGA. Sont aussi cités le groupe Alba, dont le siège est au Bahreïn, ainsi que la maison de trading Sumitomo et le groupe grec Metlen, qui compte aujourd’hui 5000 salariés. Toujours selon le quotidien économique, le fonds AIP attend de l’ordre d’un milliard d’euros de la cession de l’usine dunkerquoise. Une entrée en bourse n’est pas non plus exclue.

Pour rappel, AIP avait pris le contrôle d’Aluminium Dunkerque en 2021 suite à un défaut sur sa dette de Liberty, une filiale de GFG Alliance, le conglomérat de l’homme d’affaires indien Sanjeev Gupta qui détenait l’usine française depuis 2018. La fonderie, construite par Pechiney en 1991, était auparavant passée dans les mains d’Alcan puis de Rio Tinto après son rachat très onéreux d’Alcan en 2007. L’époque Rio Tinto, marquée par des restructurations et un manque d’investissement, a laissé un goût amer chez Aluminium Dunkerque… Au point que la CGT a déjà fait part de son opposition au retour de ce grand groupe aux manettes.

La situation d’Aluminium Dunkerque est bien meilleure que lors du précédent changement de propriétaire. Au-delà des difficultés liées à la mauvaise gestion sous Sanjeev Gupta, l’usine – premier site consommateur d’électricité de France, avec 4 terawattheures (TWh) – faisait aussi face à l’explosion des prix de l’énergie engendrée par l’invasion de l’Ukraine. Elle avait sensiblement diminué sa production fin 2022, en mettant à l’arrêt près du tiers de ses cellules d’électrolyse.

Contexte porteur pour l’aluminium européen

Depuis, l’usine– qui combine production d’anode en carbone, électrolyse de l’alumine pour produire de l’aluminium, et fonderie – a remonté la pente. «Malgré les difficultés de différents secteurs, en particulier dans l’automobile [qui représente 50% des ventes d’Aluminium Dunkerque, devant les cannettes boisson], cela se passe bien. Nos plaques et lingots d’aluminium servent des applications moyen et haut de gamme, et le marché reste dynamique : nous avons vendu toutes les tonnes que nous pouvons produire pour 2025», confiait le PDG d’Aluminium Dunkerque, Guillaume de Goÿs, à L’Usine Nouvelle en début d’année 2025. Ni Aluminium Dunkerque, ni AIP n’ont donné suite aux sollicitations de l’Usine Nouvelle concernant le processus de vente en cours.

L’entreprise dunkerquoise a aussi gagné de nouveaux attraits. D’abord, elle a signé, en mai 2025, un contrat de fourniture d’électricité avec EDF, sur 10 ans. Ce qui lui a permis de sécuriser à un prix «compétitif» son approvisionnement en électrons, qui sont le premier facteur de coût des fonderies d’aluminium. Ensuite, elle a modernisé certains de ses outils (dont son ERP), s’est dotée d’un four de recyclage, d’une capacité de 20000 tonnes, en 2025 et travaille sur la production d’aluminium haute-pureté pour attaquer de nouveaux marchés comme l’électronique.

Enfin, l’aluminium, reconnu comme stratégique en Europe, est aujourd’hui un marché très attractif. Alors que la tonne de métal léger à trois mois se négociait autour de 2300 dollars au LME en 2023, et plutôt aux environs de 2600 dollars en 2024, les cours ne cessent de croître depuis la mi-2025. Ils dépassent les 3100 dollars en moyenne en janvier 2026 ! «Les marges sont très hautes, souffle un acteur du secteur. C’est intéressant de voir qu’en 2018, Rio Tinto avait eu du mal à trouver un acheteur, là où aujourd’hui plusieurs groupes sérieux envisagent de produire de l’aluminium en Europe. C’est un changement de perspective».

Dans l’histoire, les prix du métal léger n’avaient atteint de telles hauteurs qu’après l’invasion de l’Ukraine. Les cours bénéficient de la demande liée à la transition énergétique (voitures électriques et panneaux solaires), et du plafond de production de 45 millions de tonnes fixé par la Chine en 2017 et atteint en 2025, ce qui tend le marché et diminue les stocks, souligne Goldman Sachs dans une note récente. Entre 2007 et 2025, le géant asiatique a concentré 80% des nouvelles capacités installées dans le monde (soit 37 millions de tonnes). La banque d’affaires juge toutefois que les prix devraient redescendre, notamment liée à la construction de nouvelles usines d’aluminium en Indonésie (ainsi qu’en Arabie Saoudite, en Angola et au Vietnam) grâce à des savoir-faire et des capitaux chinois.

Financer la décarbonation

Reste que la prime pour l’aluminium vendu en Europe est elle aussi élevée. Même en comptant l’Islande et la Norvège, le continent produit moins de la moitié des ses besoins. Au-delà de l’arrêt des importations d’aluminium russe annoncé en février 2025, l’arrivée progressive du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) pourrait encore favoriser les fonderies bas-carbone sur place, comme Aluminium Dunkerque.

Dans ce cadre, le sort du grand plan de décarbonation pour 2050 de l’usine dunkerquoise, devrait être scruté. Pour porter à zéro ses émissions de CO2 d’ici 2050, Aluminium Dunkerque mise à moyen terme sur la capture de CO2 – sujet sur lequel il travaille avec Fives, Trimet et Rio Tinto, et dont les tests en conditions réelles ont démarré le 14 janvier. Puis à long- sur une technologie émergente dite d’anodes inertes. Une feuille de route ambitieuse : étendre la technologie de capture de CO2 à l’ensemble de l’usine existante coûterait des centaines de millions d’euros autour de 2030, tandis que le passage à l’anode inerte suppose un doublement des capacités d’Aluminium Dunkerque, via la construction d’une usine sœur en 2038 !

«Si le rachat par un groupe étranger venait à être acté, l’Etat serait extrêmement vigilant quant au maintien de cette activité stratégique en Europe, de l’emploi et de la poursuite des projets de décarbonation engagée», a précisé le ministère des Finances aux Echos. Selon le quotidien, Bpifrance regarderait, à l’invitation d’Aluminium Dunkerque et de son actionnaire, les différents candidats en lice en vue d’un éventuel soutien.



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