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«Nous devons sortir l’agriculture de tout accord de libre-échange. Les clauses de sauvegarde ne servent à rien et les clauses miroir sont inopérantes», confie Olivier Leducq, directeur général de Tereos

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Lu il y a 8 minutes



Olivier Leducq, directeur général de Tereos, a accordé un long entretien à L’Usine Nouvelle. L’occasion de passer en revue les grands sujets d’actualité du secteur… et d’envoyer certains messages.

Compétitivité, chute de l’excédent commercial, réglementation, décarbonation… Dans cet entretien, le directeur général de Tereos Olivier Leducq revient, sans se dérober, sur tous les sujets chauds du moment. Le groupe coopératif Tereos pèse 5,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec ses activités dans le sucre, l’amidonnerie, les agrocarburants et ses 17 usines en France.

L’Usine Nouvelle – L’excédent commercial de l’agroalimentaire devrait être proche de 0 en 2025. Comment analysez-vous cette chute ?

Olivier Leducq, directeur général de Tereos – Mon dada, c’est le manque de compétitivité de l’agriculture française, et européenne dans une certaine mesure. Et partant de là, nous avons un manque de compétitivité du côté de l’industrie. J’ai travaillé par le passé dans l’industrie de l’aluminium : ce qui me marque dans l’agroalimentaire, et je ne fais que paraphraser le rapport Draghi, c’est l’incohérence forte entre les enjeux de durabilité, les enjeux de compétitivité et les politiques de libre-échange de l’Union européenne. Il n’y aura pas de décarbonation sans innovation, sans investissement et donc sans compétitivité.

Les politiques commerciales n’ont de cesse d’ouvrir nos marchés à des produits sur lesquels nous sommes autosuffisants en Europe. Je n’ai rien contre le Brésil, nous y sommes implantés : nous sommes bien placés pour savoir que les moyens de production et les réglementations n’ont rien à voir avec ceux en Europe. Et nous exposons nos marchés, donc nos industries et nos agriculteurs, à ces productions. On affaiblit la chaîne de valeur, on la rend moins compétitive. Résultat, elle ne peut plus investir. C’est d’après moi le premier facteur explicatif de la détérioration de la balance commerciale, et ce pourquoi nous allons continuer à perdre en compétitivité.

Il y a aussi un problème côté industrie, puisque nos concurrents européens nous piquent des parts de marché. Quelles sont leurs forces ?

J’inclurais quand même la dimension agricole qui affecte de manière indirecte l’industrie. Cela étant dit, quand je me compare à mes concurrents allemands et notamment Südzucker, le premier producteur européen de sucre : ce qui fait la différence, c’est le coût du travail, la fiscalité et l’instabilité des politiques en France. C’est d’ailleurs un point commun à toute l’industrie.

Le deuxième point est lié à notre politique de décarbonation. L’Ademe finance des projets mais la subvention est limité à 20, 25% du montant. Je vous donne un exemple. Südzucker a reçu 227 millions d’euros pour décarboner une usine. Chez Tereos, notre plan de décarbonation pour l’ensemble de nos usines est chiffré à 800 millions d’euros. En 2022, l’Elysée avait classé deux de nos sites parmi les 50 plus émetteurs de CO₂ en France, avec l’idée d’avoir un effet de levier en soutenant notre décarbonation. Que s’est-il passé depuis ? Rien. Nous sommes toujours dans les guichets. C’est une différence fondamentale avec nos concurrents.

Et sur le reste de vos activités, amidonnerie ou agrocarburants, quelles sources d’écarts avec vos concurrents ?

On en revient à l’instabilité des politiques publiques. Nous avons été l’un des pionniers du bioéthanol avec 1 milliard d’euros investi dans nos capacités de production en Europe depuis le début des années 2000. Nous avons eu, en France, un encouragement très fort avec la fiscalité du E85. Lors de la discussion budgétaire, il a été prévu de revenir sur cette fiscalité : cela aurait conduit à diviser par deux la consommation de bioéthanol en France. La mesure a été finalement rejetée mais le sujet reviendra. Donc qu’est-ce que nous faisons ? Nous n’investissons plus ?

Qu’attendez-vous des conférences sur la souveraineté alimentaire lancées fin 2025 par Annie Genevard, la ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire ?

Il nous faut jouer à armes égales sur les moyens de production au niveau agricole. Nous devons sortir l’agriculture de tout accord de libre-échange. Le Mercosur, la Nouvelle-Zélande, l’Inde… Les clauses de sauvegarde ne servent à rien et les clauses miroir, comme dans le cas du Mercosur, sont inopérantes.

Ce qu’on demande aussi, c’est que la France agisse auprès de l’Union européenne pour changer un certain nombre de règles relatives au marché du sucre. Historiquement notre marché est déficitaire d’environ 1,5 million de tonnes. Ce déficit est comblé par des importations de sucre roux, qui est raffiné au sein de l’Union européenne, ou de sucre blanc, avec des quotas d’importation à zéro droit de douane. La tonne marginale fait le prix de marché. Donc l’intérêt des producteurs européens, dès lors qu’on est en déficit, est de limiter l’extension permanente des volumes à droits zéro.

Y-a-t-il encore une place pour la transition verte dans le contexte actuel ?

En 2023, nous nous sommes engagés dans un programme d’investissement de 800 millions d’euros sur 10 ans pour décarboner notre activité. Nous avons investi 200 millions d’euros à ce jour mais nous réfléchissons vraiment à reconsidérer la planification de nos investissements : ce qu’on avait prévu de faire en dix ans, on va être amené à le faire en douze, treize, quatorze ans. Évidemment, vous faites les projets les plus rentables au début : arrive un moment où le «réservoir» de projets est moins attractif, avec des retours sur investissement à sept, huit, dix ans… Vous pouvez significativement baisser les émissions mais la rentabilité est vraiment mauvaise.

Comme nos clients nous avons des engagements SBTi (ndlr : un label de décarbonation qui se veut fondé sur la science). Nous avons développé une offre qui permet de valoriser nos efforts de décarbonation : avec certains clients, nous discutons depuis un an et demi pour qu’ils signent. Ça parle, ça parle… Le premium prix que nous arrivons à faire passer pour du sucre décarboné est vraiment très faible. Les consommateurs ne le valorisent pas. D’ailleurs, si une entreprise ne respecte pas ses engagements de décarbonation, ses banquiers continuent à la financer et ses actionnaires sont toujours contents.

Que faudrait-il pour sortir de cette logique ?

Peut-on avoir vraiment confiance dans la stabilité des politiques européennes ? Nous avons investi sur des perspectives de prix CO₂ de 150€ la tonne : cela permettait de justifier d’une rentabilité et de se distinguer par rapport à des concurrents. Une partie de l’industrie du sucre en Allemagne est encore au charbon, par exemple. Sauf que si l’on perd confiance dans la volonté de l’Union européenne de construire un marché carbone et que les règles changent, notre politique d’investissement se retrouve caduque.



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