Depuis près de dix ans, plusieurs entreprises travaillent d’arrache pied au développement de solutions de conduite autonome pour poids lourds. Certaines s’y sont cassé les dents, d’autres ont mené des tests avec succès. Mais à la différence des véhicules légers, la mise en place de services réguliers de transport sans conducteur sur route n’a toujours pas eu lieu.
3,6 millions : c’est le nombre de postes de chauffeurs routiers non pourvus dans le monde, d’après un rapport publié en mai 2025 par l’Union internationale des transports routiers (IRU). Une pénurie qui pourrait bien s’aggraver, 31% des chauffeurs ayant plus de 55 ans avec seulement 6% de jeunes de moins de 25 ans. Le déploiement massif de camions autonomes pourrait résoudre une partie du problème. Cependant, si de nombreuses entreprises se sont attelées à la tâche, les déploiements sur route se font toujours attendre.
Kodiak AI devance d’une courte tête les acteurs américains du secteur
Comme pour les voitures sans conducteurles États-Unis et la Chine restent les mieux placés pour proposer un service de transport entièrement autonome. L’américain Kodiak AI (ex-Kodiak Robotics) réalise déjà à ce titre des livraisons de sable jour et nuit pour le compte du fournisseur de produits de soutènement Atlas Energy Solutions, mais hors route. Dix camions autonomes circulent ainsi dans le bassin permien, une zone gazière et pétrolifère située à cheval sur le Texas et le Nouveau-Mexique.
Kodiak Robotique Kodiak AI compte également faire circuler des camions équipés de sa solution de conduite autonome sur autoroute. L’entreprise mène ainsi de nombreux projets pilotes avec des transporteurs et expéditeurs (Ikéa, SK Group) à partir de ses propres poids lourds. Elle revendiquait 7300 chargements en septembre et espère lancer des opérations commerciales au Texas au premier semestre 2026.
L’année 2025 aura été chargée pour Kodiak. En plus des opérations menées avec Atlas Energy, l’entreprise est entrée en Bourse via une SPAC. Une opération réussie, puisque le cours de son action a grimpé en quatre mois de 17,5%. La société a également noué de sérieux partenariats, en particulier avec la start-up allemande Vay dans l’intégration du logiciel de conduite à distance de ce dernier pour certaines opérations. Mais aussi avec Boschavec qui elle va mettre au point une “plateforme redondante” pour équiper les poids lourds standard de capacités de conduite autonome, indépendamment du constructeur.
Aurora Innovation lance un service commercial autonome éphémère
Le rival de Kodiak AI aux États-Unis répond au nom d’Aurora Innovation. Fondée en 2017 par Chris Urmson, ancien CTO de l’équipe de conduite autonome de Google d’Alphabet (désormais Waymo), Aurora lancé fin avril 2025 un service commercial sans conducteur avec des camions Paccar équipés de son système Driver, sur un tronçon de 370 kilomètres entre Dallas et Houston. Un service de courte durée : trois semaines après le début des opérations, Paccar a demandé à ce que des chauffeurs de sécurité reprennent place sur le siège conducteur.
Aurora Innovation pourrait néanmoins se démarquer sur la qualité de son système de conduite autonome. Ce dernier est basé sur plusieurs types de capteurs (lidar à ondes continues, caméras) permettant de tracer une trajectoire à partir d’un itinéraire prédéfini. L’entreprise a récemment dévoilé “FirstLight”un lidar longue portée capable de détecter des objets dans l’obscurité à plus de 450 mètres de distance, soit quatre fois plus loin qu’avec les pleins phares. Elle prévoit de faire circuler “des centaines” de camions autonomes sur routes d’ici à la fin de l’année, sans préciser pour autant si un conducteur de sécurité sera présent.
Ailleurs en Amérique du nord, d’autres acteurs tentent de tirer leur épingle du jeu. C’est le cas de PlusAIconnue pour avoir été la première à avoir fait circuler un camion autonome sur 4500 km, de la Californie à la Pennsylvanie, pour une livraison de beurre. L’entreprise basée à Santa Clara a noué en 2024 un partenariat avec Scania, MAN et Navistar afin de déployer des camions autonomes de niveau 4, d’ores et déjà testés au Texas et en Suède. Elle s’est aussi associée en début d’année à Iveco afin de faire circuler des poids lourds autonomes dans la région d’Aragon, en Espagne.
Waabi mise sur l’économie des données de simulation
Le Garantie Canadienne Start-up, sortie de terre en 2021, adopte une approche légèrement différente de ses concurrents. Son système d’IA repose sur un simulateur en boucle fermée, mobilisant peu de données afin de créer par la suite des jumeaux numériques. Ceci permet d’anticiper une multitude de scénarios, y compris ceux que l’humain n’aurait pas imaginés, tout en mobilisant moins de ressources. Fondée par Raquel Urtasun, ex-responsable de la recherche en conduite autonome d’Uber, Waabi teste depuis 2023 une petite flotte de camions sans conducteur entre Dallas et Houston, pour le compte d’Uber Freight. Elle a également intégré son logiciel au poids lourd VNL de Volvoavec qui elle envisage de lancer un service commercial aux États-Unis.
Certaines entreprises américaines ont en revanche connu plus de difficultés. C’est le cas d’Embark, qui s’était pourtant entourée de nombreux transporteurs et avait réalisé des tests en conditions réelles avec succès. Entrée en Bourse via un SPAC en 2021 à 5,2 milliards de dollars (4,4 milliards d’euros), la société a l’origine d’une solution de conduite autonome intégrable sur des poids lourds tiers a finalement supprimé 70% de ses effectifs deux ans plus tard avant de clôturer progressivement ses opérations. Elle a été acquise dans la foulée par Intuition appliquée pour seulement 71 millions de dollars (60 millions d’euros).
Une centaine de camions autonomes déployés sur une mine de charbon en Chine
Le Échine n’est pas en reste dans le développement de solutions pour poids lourds. Le groupe Huaheng a ainsi déployé en mai 2025 une flotte de cent camions autonomes et électriques dans la mine de charbon à ciel ouvert de Yimin, au nord du pays. Le logiciel est composé de plusieurs systèmes de perception permettant de voir à 40 mètres en toutes circonstances, y compris la nuit et lors de tempêtes de sable, de dispositifs anti-enlisement et d’outils de collecte des données utilisées dans la maintenance prédictive. L’infrastructure réseau 5G-Advanced, permettant de maintenir une bonne connectivité sur l’ensemble du site, a été développée par Huawei et China Mobile.
Huawei Le sino-américain Pony.ai, qui exploite déjà un service commercial de taxis autonomes dans plusieurs villes chinoises (Pékin, Guangzhou, Shenzhen et Shanghai), mène de plus en plus d’efforts dans les camions sans conducteur. Un segment d’activité qui représente désormais 40% de son chiffre d’affaires. En janvier 2025, Pony.ai a obtenu une autorisation pour faire circuler des camions équipés de son système sur des autoroutes reliant Pékin à Tianjin. La réglementation chinoise impose toujours qu’un opérateur de sécurité soit présent sur le siège conducteur.
Pony.ai entend débuter ses opérations commerciales en 2026
Pony.ai a présenté début décembre la quatrième génération de sa plateforme de conduite autonome sur poids lourds, co-développée avec les constructeurs Sany et Dongfeng Liuzhou Motor. La société assure d’ores et déjà disposer d’une flotte de 200 véhicules et espère passer à un service commercial dès cette année. Les grandes entreprises chinoises entendent aussi avoir une carte à jouer dans le développement de camions autonomes : Alibaba a obtenu plusieurs licences d’essai sur certaines portions d’autoroutes, tandis que KargoBot, démarrer soutenue par Didi Chuxing, teste une flotte de 300 poids lourds autonomes à Ordos.
Chahutée par d’importants manquements dans la sécurité de ses systèmes, le chinois TuSimple a de son côté abandonné ses activités de conduite autonome. Deux ans après avoir raté son introduction en Bourse, l’entreprise s’est retirée du marché américain avant de pivoter vers l’animation et le jeu vidéo en IA et de se renommer CreateAI. Le Journal de Wall Street révélait en mai que TuSimple avait partagé le plan d’un système de véhicule autonome fabriqué aux États-Unis à une société détenue par le gouvernement chinois, alors même qu’elle s’était engagée à ne pas divulguer de tels secrets commerciaux.
Le réveil suédois
Les sociétés européennes à se lancer dans le développement de camions autonomes sont peu nombreuses. Mais dans le domaine, un pays montre l’exemple : la Suède. Elle abrite notamment Transmission finaleà l’origine de “pods” électriques et autonomes sans cabine. Ces engins, qui s’apparentent à de grandes navettes, circulent aux États-Unis sur des routes privées entre les usines et les entrepôts de GE Appliances ainsi qu’en Suède, entre les installations du retailer Apotea.
Transmission finale Sur les douze derniers mois, Einride a multiplié les projets et déploiements sur le Vieux Continent. L’entreprise a fait circuler en octobre le premier poids lourd autonome sur une route publique belge, au port d’Anvers-Bruges. Elle a en outre réalisé le premier franchissement de frontière de véhicule électrique et autonome au monde, entre la Suède et la Norvège. Quelques semaines après avoir levé 100 millions de dollars (84 millions d’euros), Einride a annoncé vouloir entrer en Bourse aux États-Unis avant la fin du premier semestre 2026.
Toujours en SuèdeScania a dévoilé en 2019 AXL, un “concept truck” autonome sans cabine conçu pour les mines et grands chantiers. Le constructeur a été autorisé trois ans plus tard à tester des poids lourds autonomes sur route entre deux villes du sud du pays, afin de livrer des produits destinés à la restauration rapide. Il a également déployé l’année dernière une flotte de 11 camions-benne autonomes dédiés au transport de manganèse dans une mine australienne.
Une sécurité à parfaire
Bien que les essais de poids lourds autonomes se multiplient à travers le monde, le passage à l’échelle commerciale sur route ouverte pose d’importants défis de responsabilité et de sécurité. Aux États-Unis par exemple, les axes routiers sur lesquels ont lieu les tests de camions autonomes sont très fréquentés et accidentogènes (105 victimes recensées en 2023 sur l’autoroute entre Dallas et Houston).
Le déploiement de tels véhicules est en revanche plus aisé dans des environnements contrôlés, tels que les sites miniers ou les carrières, sans trafic. Plusieurs aspects restent néanmoins à maîtriser sur ces zones, comme l’absence de cartes haute définition et la circulation sur des terrains susceptibles de changer plus rapidement.
Des véhicules plus compacts déjà en circulation
Si du travail reste donc à réaliser avant que les poids lourds autonomes ne deviennent monnaie courante, d’autres formats plus compacts circulent déjà sur les routes chinoises, avec certes quelques aléas.
L’entreprise Neolix commercialise par exemple deux véhicules : le premier, d’une capacité d’emport de 3 mètres cubes, est destiné à la livraison du dernier kilomètre. Le second, deux fois plus grand, peut réaliser des tâches quotidiennes de livraison en milieu urbain ou dans des sites industriels. Il peut se déplacer sur 200 kilomètres en effectuant de nombreux arrêts grâce à un système autonome de niveau 4 composé de 12 caméras et d’un lidar.


