
Lundi 26 janvier, la Ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique, Anne Le Hénanff, lance les premières Rencontres de la souveraineté numérique à Bercy. Dans un contexte international où la technologie est devenue un outil de puissance voir d’intimidation, deux outils visant à cartographier les dépendances numériques européennes sont officiellement lancés. L’Observatoire de la souveraineté numérique et l’Indice de résilience numérique (IRN), destiné aux entreprises.
Alors que les tensions géopolitiques ne cessent de s’accroître, l’extrême dépendance de l’Europe aux technologies venant d’outre-Atlantique est plus que jamais mise en lumière. C’est dans ce contexte que la Ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique, Anne Le Hénanff, organise le 26 janvier au Ministère de l’économie et des finances les premières Rencontres de la souveraineté numérique.
Mesurer la capacité d’une entreprise à survivre en cas de rupture de service
A cette occasion, deux nouveaux instruments sont officiellement mis en service. Destiné aux entreprises, l’Indice de résilience numérique (IRN) ambitionne de mesurer les dépendances numériques à 360° : logiciels, données, infrastructures, actifs technologiques, compétences internes, gouvernance, résilience aux chocs. Sa vocation : offrir aux dirigeants une vision consolidée des risques numériques qui pèsent sur leur continuité d’activité. Il est adossé à un comité scientifique indépendant, ainsi qu’à un baromètre macroéconomique – le BSN, ou Baromètre de Souveraineté Numérique, qui vise à mesurer, au niveau macroéconomique, les dépendances de la France et de l’Europe sur l’ensemble de la chaîne numérique.
Initié par le think tank Digital New Deal en partenariat avec plusieurs grandes entreprises dont Docaposte, CMA-CGM, la SNCF ou encore le Groupe ADP, l’IRN analyse chaque système critique à partir de huit dimensions de résilience, organisées en trois axes : économique, sécuritaire et technologique. Avec l’objectif de mesurer, très concrètement, combien de temps une entreprise peut tenir si un fournisseur coupe un service, retire une licence ou augmente drastiquement ses tarifs.
Une facture de la dépendance qui pourrait atteindre 750 milliards en 2030
Pendant des années, l’industrie européenne a privilégié la performance immédiate, la standardisation et la réduction des coûts dans ses choix numériques. Cloud, logiciels, automatismes, outils de data et désormais d’IA générative se sont imposés dans les usines et les chaîne d’approvisionnement, souvent sans vision consolidée des risques. Résultat : une dépendance massive à des acteurs extra européens, devenue aujourd’hui un facteur de vulnérabilité stratégique.
Les conséquences sont d’abord économiques. 265 milliards d’euros de flux financiers sortent d’Europe chaque année pour aller vers les États-Unis. «En 2030, ça sera 500 milliards si on garde les mêmes systèmes de facturation, c’est-à-dire par service. Mais attention, les nouveaux services d’IA reposent plutôt sur le “pay-as-you-go”, c’est-à-dire la consommation réelle de données, de tokens, d’API (…) Cela peut faire totalement déraper la facture, jusqu’à 750 milliards d’euros» met en garde Arno Pons, délégué général de la Digital New Deal Foundation.
Cette dépendance crée également des risques, liée à l’imbrication des systèmes d’information et les systèmes industriels (OT). Une hausse brutale des prix de licences, une rupture contractuelle, une perte d’accès à une plateforme cloud ou à un outil de supervision peut désormais immobiliser une usine, bloquer une chaîne logistique ou désorganiser un réseau de maintenance. «L’IT industriel, c’est la forêt amazonienne, plaisante Benoît Parizet, directeur adjoint de Docaposte. Des couches technologiques empilées depuis trente ou quarante ans, souvent sans cohérence globale. Le risque, c’est qu’un choc externe fasse tomber toute la canopée.»
Jusqu’à plusieurs dizaines de milliers d’euros pour la labellisation
C’est précisément ce que veut corriger l’Indice de résilience numérique (IRN), en fournissant une lecture globale au COMEX des entreprises, à partir de leurs métiers critiques. L’ambition de l’IRN n’est pas de promouvoir une autarcie numérique irréaliste, assure ses initiateurs, qui revendiquent contraire une approche pragmatique : accepter que toute entreprise ait des dépendances, mais exiger qu’elles soient choisies, mesurées et pilotées.
Pensé comme un «check-up médical», l’IRN ne délivre pas de recommandations ni de solutions clés en main mais met en lumière les dépendances. «L’indice n’indique pas quelles solutions acheter. Mais il permet de décider en connaissance de cause», précise Benoît Parizet. Si l’IRN peut être utilisé gratuitement en autodiagnostic, la labellisation, comparable à une démarche de type B Corp, vise surtout les grands groupes et les ETI industrielles et pourra être réalisée par des conseillés agréés formés par l’association. Pour un coût qui peut aller jusqu’à plusieurs dizaines de milliers d’euros selon la complexité des systèmes analysés.
Adossé au Baromètre de souveraineté numérique (BSN), l’IRN vise même à s’imposer comme un standard commun, en Europe et au-delà. Des discussions sont déjà engagées avec des acteurs industriels allemands et asiatiques selon les créateurs de l’IRN. Une chose est sûre, le sujet est dans l’air du temps : une certification Numérique France Garanti a également été lancée le 21 janvier dernier.


