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pourquoi la France manque de transformateurs électriques de haute puissance

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Lu il y a 9 minutes



Face à la pénurie de transformateurs électriques de haute puissance, les industriels doivent s’adapter et les fabricants investir.

C’est l’histoire de la résurrection d’une industrie… trop rapide. «Avant la pandémie, le secteur des transformateurs de puissance avait une capacité excédentaire de 10 à 15% et beaucoup de fabricants fermaient des lignes, voire des usines, retrace Thierry Plouvier, le président France d’Hitachi Energy, le leader mondial du secteur. Après, la demande a repris très fortement, saturant les capacités et créant des tensions sur les approvisionnements.» Rodolphe de Beaufort, le directeur général adjoint du Gimelec, le groupement des entreprises de la filière électronumérique française, abonde : «La demande a été multipliée par quatre en France entre 2019 et 2024, et c’est pire en Europe.» Les prix ont été multipliés par deux, voire par trois. Les délais de livraison des transformateurs de petite et moyenne puissance sont de six à dix-huit mois. Pour ceux de haute puissance, le client doit désormais attendre deux à quatre ans. Sans compter le transport et l’installation.

Ces équipements, qui servent à faire varier la tension électrique, sont présents sur les réseaux de transport d’électricité, mais également dans des datacenters et des usines, notamment les électro-intensives, qui se relient directement au réseau à haute tension de RTE. Ainsi, raccorder le centre de données dédié à l’IA que DataOne compte créer en Isère nécessitera un transformateur de haute puissance côté RTE et deux côté entreprise. La start-up Gravithy, elle, estime qu’il lui en faudra dix pour sa future usine de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), où elle prévoit de produire 2 millions de tonnes de fer décarboné par an.

«Tous les industriels qui se décarbonent, par exemple en remplaçant un four au gaz par un électrique, sont de nouveaux clients. Il faut aussi livrer les datacenters qui, avec l’IA, demandent davantage de transformateurs de très haute puissance, que l’on produisait peu auparavant, décrypte Thierry Plouvier. Pour les seuls datacenters, il en faudrait 1500 d’ici à 2030 à l’échelle mondiale : cela dépasse de loin ce que tout le monde peut fournir.»

L’explosion de la demande s’explique aussi par l’essor des énergies renouvelables – par exemple pour connecter les parcs solaires ou éoliens offshore – et par les interconnexions en courant continu entre pays, comme entre la France et l’Espagne. Tous ces projets demandent de renforcer les réseaux. Résultat, leurs gestionnaires doivent investir massivement. En France, RTE et Enedis devraient chacun engager environ 100 milliards d’euros d’ici à 2040, selon des plans en cours de validation. RTE, dont le parc terrestre compte 1340 transformateurs de puissance, en achète désormais une trentaine par an, contre 10 à 15 avant 2020. Enedis, qui opère le réseau de basse et moyenne tension, a lancé un appel d’offres pour 21000 transformateurs de distribution par an dès 2024, pour plus de 2 milliards d’euros.

La pénurie a engendré une réorganisation des approvisionnements. RTE a revu sa politique d’achats et l’a portée à huit ans, en réservant une partie des capacités de production chez différents fournisseurs pour des livraisons programmées jusqu’en 2031. Il s’ouvre en outre à des fabricants hors Europe, dont deux en Corée. «Ce n’est pas notre politique habituelle et nous reviendrons exclusivement en Europe si davantage de capacités y sont développées d’ici à 2030», confie Gilles Etheimer, son directeur des achats. Enedis a également porté la durée de ses marchés cadres à huit ans. Des stratégies qui se répètent à l’échelle de l’Europe, voire du monde.

Commandes très en amont

Avec l’accaparement des capacités de production par les gestionnaires de réseaux, les industriels sont aussi obligés de s’adapter. D’autant que la tension mondiale, qui pousse les acteurs américains à se fournir en Europe, fait grimper les prix, indique une source bien informée. «Autrefois, les transformateurs étaient commandés en fin de projet. Il faut désormais le faire au début», prévient Rodolphe de Beaufort. Ce que confirme Gravithy : «Nos appels d’offres ont été lancés très en amont pour nous donner l’opportunité de sécuriser des créneaux de production», témoigne le responsable des achats, Frédéric Hauser. Datacenters, gigafactories, extension de l’usine de STMicroelectronics en Isère… «Nous avertissons nos clients des délais le plus en amont possible, confie Bruno Magaud, le président d’Ineo Postes et Centrales, une filiale d’Equans qui installe des équipements électriques. Nous n’avons guère d’autres solutions, si ce n’est, peut-être, de nous tourner vers l’Asie.»

De leur côté, les fabricants se réorganisent. À Lyon, JST Transformateurs, le dernier producteur français de transformateurs haute tension, engage 5 à 7 millions d’euros, en particulier dans une troisième ligne de production. L’allemand Siemens Energy va quant à lui injecter 480 millions d’euros dans deux usines à Nuremberg, en Allemagne, et en Croatie pour accroître leurs capacités. Il va aussi doter son site de Charlotte, aux États-Unis, d’une nouvelle activité de transformateurs, afin d’en fabriquer jusqu’à 57 par an.

Comptant 60 usines, dont 17 en Europe, Hitachi Energy est en train d’investir 1,5 milliard de dollars pour augmenter ses capacités dédiées aux transformateurs électriques. Mais pour le leader mondial du secteur, répondre à la demande implique de travailler à une standardisation des produits. «Les clients commandent souvent des transformateurs sur mesure. Une approche pragmatique serait de se rapprocher des designs demandés par les opérateurs de réseaux pour réduire les délais», plaide Rodolphe de Beaufort. La filière, dont la production est très manuelle, pourrait alors profiter de sa renaissance pour s’automatiser davantage.

Legrand mise sur les transformateurs secs

Dans le secteur des transformateurs, Legrand fabrique des produits utilisant une technologie particulière, celle des transformateurs secs. «Les transformateurs à huile sont plus adaptés à l’extérieur, donc à la distribution d’énergie, tandis que les transformateurs secs sont plus adaptés au bâtiment. L’huile est un combustible qui représente un danger, d’où son interdiction dans certains immeubles. Le marché reste capté par les transformateurs à huile à hauteur de 75%», explique Matteo Fumagalli, le responsable du pôle infrastructures électriques et produits de puissance de Bticino, la filiale italienne du groupe. Les transformateurs secs fabriqués par Legrand le sont dans l’usine de Castelletto, à hauteur de 4000 unités par an.

Depuis la crise Covid, les ventes progressent de 10% à 15% par an, sous l’effet d’une hausse de la demande dûe au mouvement d’électrification, mais aussi en raison de la pénurie de transformateurs à huile. Pour des produits standard, Legrand revendique un délai moyen de 8 semaines en moyenne entre la commande et la livraison, contre 12 mois pour des transformateurs à huile. En 2024, compte tenu de la saturation du site de Castelletto, le délai de livraison était compris entre 12 et 14 semaines. «Nous devrons encore fortement augmenter nos capacités de production», poursuit Matteo Fumagalli, qui indique que de nouvelles machines ont été acquises et que l’agrandissement de l’usine a été lancé.

Le tertiaire constitue le marché principal de Legrand (grands bâtiments résidentielsl, infrastructures comme les aéroports, hôtels, centres commerciaux, mais aussi les data centers, le marché qui a le plus fort développement). En moyenne, le coût d’un transformateur sec est 10% plus élevé que pour un transformateur à huile.

La demande explose en Europe

  • 4,5 millions de transformateurs installés
  • 9 millions en 2050 pour tenir les objectifs de net zéro
  • 172 000 à installer par an

(Source : Eurelectric)

Vous lisez un article de L’Usine Nouvelle 3749 – Décembre 2025

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