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Face à Mastercard et Visa, comment l’Europe tente de reprendre la main avec Wero et l’euro numérique

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Lu il y a 12 minutes



Ultra-dominés par les Américains Visa et Mastercard, les systèmes de paiement constituent l’une des dépendances les plus profondes de l’économie européenne. Une vulnérabilité, rarement pointée du doigt, que Bruxelles commence à regarder en face. Deux initiatives sont en cours de déploiement : le système de paiement instantané Wero et l’euro numérique.

« Visa, Mastercard… l’urgence, c’est notre système de paiements. Trump peut tout nous couper. Le reste, c’est de la poésie.»

La phrase, lancée récemment par Aurore Lalucq, présidente de la Commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen et co-présidente du parti politique Place publique, résume une réalité souvent ignorée : derrière chaque paiement par carte, se cache une infrastructure largement contrôlée par deux entreprises américaines, Visa et Mastercard.

Un duopole américain contrôle les rails

En quelques mots, Visa et Mastercard sont des systèmes de paiement, c’est-à-dire l’infrastructure qui permet techniquement à l’argent de circuler. Ce sont ces entreprises qui assurent la transmission des transactions entre les banques, définissent les règles du réseau, certifient les terminaux, organisent la compensation et sécurisent les échanges. Autrement dit, elles contrôlent les rails sur lesquels l’argent circule.

Cette dépendance n’est pas nouvelle. Elle est le produit de près de 30 ans de construction progressive d’un marché européen des paiements qui a décidé de s’appuyer sur les réseaux les plus efficaces et les plus disponibles.

D’après la Banque centrale européenne (BCE), les systèmes internationaux – Visa et Mastercard – représentent près de 61% du nombre total de transactions par carte effectuées dans la zone euro. A noter que, dans certains pays, comme la France et l’Allemagne, les réseaux nationaux sont encore très forts et font baisser cette moyenne. A l’inverse, dans d’autres pays, ce chiffre est proche de 100% puisqu’il n’existe aucun réseau local.

Les systèmes nationaux dépassés par l’e-commerce

Pour comprendre cette situation, il faut revenir quelques années en arrière. A l’origine, l’Europe ne manquait pas de solutions. La France disposait de “Cartes Bancaires”, la Belgique de “Bancontact”, l’Allemagne de “Girocard” et les Pays-Bas d’“iDEAL”. Problème : ces systèmes avaient été conçus pour fonctionner à l’intérieur des frontières. Or, l’explosion du commerce en ligne et du tourisme – nécessitant des paiements transfrontaliers – a progressivement changé la donne.

Au début des années 2000, les banques européennes étaient face à un dilemme : poursuivre avec des systèmes nationaux solides mais enfermés dans leurs frontières ou choisir des nouveaux systèmes acceptés partout, avec des règles techniques uniques et une capacité à accompagner les changements actuels.

Pour une banque, le calcul était simple. En effet, rejoindre Visa ou Mastercard permettait d’offrir immédiatement à ses clients une carte utilisable partout, sans avoir à financer elle-même l’extension internationale de son propre système.

Au départ, cette adhésion se faisait en complément : les cartes européennes portaient ainsi un double logo (celui du réseau national et celui de Visa ou Mastercard pour les paiements à l’étranger). Puis, progressivement, l’équilibre s’est inversé. Les banques ont commencé à abandonner leurs schémas domestiques pour passer à un réseau unique dans un soucis d’optimisation des coûts et de simplification.

Visa et Mastercard, seuls décideurs des règles du jeu

Ce basculement progressif a transformé la nature du problème : il ne s’agit plus d’un simple choix technologique mais d’une dépendance structurelle. Or, Visa et Mastercard ne sont pas de simples prestataires techniques. Ils définissent les règles du jeu, des protocoles de sécurité aux modalités d’accès au réseau en passant par les conditions tarifaires.

Dans un contexte géopolitique extrêmement tendu, cette situation inquiète de plus en plus. Moins extrême qu’une coupure brutale des systèmes, ce sont les sanctions ciblées, les pressions indirectes et les restrictions de services qui sont désormais redoutées.

Les précédents existent. Des banques russes ont vu leurs cartes désactivées en 2014 (annexion de la Crimée) puis 2022 (guerre en Ukraine). C’est face à cette situation que le Kremlin a créé son propre réseau national, Mir. Egalement, des Etats comme l’Iran ou le Venezuela ont été durablement exclus de certains circuits financiers.

A cette dimension géopolitique s’ajoute une dépendance économique. En effet, les banques et commerçants européens n’ont pratiquement aucune capacité de négociation. Ainsi, les hausses de frais et les évolutions imposées de standards techniques s’imposent à eux.

“Un Airbus des systèmes de paiements européen”

« Je demande en urgence à la commission d’organiser un Airbus des systèmes de paiements européen”. Face à cette situation, c’est la demande formulée par Aurore Lalucq. L’Initiative européenne sur les paiements – ou EPI – tente de répondre à cette revendication.

Lancée en 2020 par un consortium de grandes banques européennes, l’EPI avait pour objectif de développer une solution de paiement unifiée et compétitive face au duopole américain. Depuis sa création, le projet – soutenu par Bruxelles et la BCE – a rassemblé plusieurs dizaines de banques et de prestataires de services de paiement.

Or, la création d’un nouveau réseau de cartes européen s’est heurtée à la réalité économique. En effet, c’est un projet extrêmement coûteux et risqué commercialement. Plusieurs banques ont ainsi quitté le navire.

S’appuyer sur le virement instantané SEPA

L’EPI a décidé de changer de stratégie en choisissant de s’appuyer sur un atout européen sous-exploité : le virement instantané SEPA (Single Euro Payments Area). Il s’agit d’un transfert d’argent de compte à compte en temps réel et crédité en quelques secondes. De ce système est né Wero.

Wero est une solution de paiement numérique qui permet d’envoyer et de recevoir de l’argent directement entre comptes bancaires, sans passer par un réseau de cartes. Autrement dit, c’est l’outil concret qui transforme le virement instantané SEPA en moyen de paiement grâce à une application bancaire.

L’application a commencé à être déployée auprès du grand public en 2024, d’abord pour les paiements entre particuliers en France, Allemagne et Belgique. En France, BPCE a été le premier à lancer le service entre le 2 septembre et le 2 octobre 2024, suivi du Crédit Agricole le 26 septembre 2024 et du Crédit Mutuel Alliance Fédérale avec un déploiement progressif du 25 septembre au 6 novembre 2024. BNP Paribas et Société Générale ont ouvert Wero à leurs clients à partir du 24 octobre 2024, La Banque Postale le 28 octobre 2024, tandis que le Crédit Mutuel Arkéa a attendu janvier 2025.

Depuis ces dates, Wero est apparu dans les applications bancaires, permettant aux clients d’envoyer de l’argent en virement instantané SEPA.

L’indispensable adoption par les commerçants

Pour l’instant, l’usage principal de Wero est le paiement entre particuliers. Mais l’enjeu réel est de le déployer pour le paiement en magasin et en ligne. En effet, c’est là que se joue la crédibilité du projet. Sans acceptation massive par les commerçants, aucune solution de paiement ne peut espérer rivaliser avec Visa et Mastercard.

Côté commerçants, le déploiement passe par les grands prestataires de paiement. Wero a commencé à être intégré chez des acteurs comme Worldline, Nuvei, Unzer, Payone, Mollie ou encore Nets, qui équipent déjà des milliers de sites e-commerce en Europe.

En Allemagne, ce sont notamment les réseaux bancaires Sparkassen et Volksbanken qui ont servi de points d’entrée pour les premiers marchands. Pour l’instant, l’usage reste surtout cantonné à l’e-commerce, tandis que les paiements en magasin physique dépendront de l’intégration de Wero dans les terminaux de paiement opérés par ces mêmes acteurs, ce qui en fait une étape encore à venir.

L’e-euro, un projet ambitieux…

En parallèle, une autre réponse se dessine : l’euro numérique. Porté par la BCE, ce projet ambitieux vise à créer une forme numérique de monnaie de banque centrale, utilisable par les particuliers et les professionnels pour leurs paiements quotidiens.

D’emblée, il convient de préciser que l’euro numérique n’est pas une cryptomonnaie. L’euro numérique se présente comme une monnaie officielle émise par la BCE, avec une valeur strictement égale à l’euro classique, garantie par l’État et intégrée au système bancaire. Là où une cryptomonnaie est un actif spéculatif et indépendant des banques, l’euro numérique serait simplement une nouvelle forme de monnaie publique.

Sur le papier, l’euro numérique pourrait offrir un rail de paiement européen, indépendant des schémas internationaux. Mais le projet avance laborieusement. Après une phase d’étude et de conception menée par la BCE entre octobre 2021 et octobre 2023, le projet est entré dans une phase préparatoire de novembre 2023 à octobre 2025. Fin octobre 2025, la BCE a décidé de passer à une nouvelle étape consistant à préparer concrètement l’infrastructure technique et opérationnelle en vue d’une éventuelle émission.

… Long à mettre en place

Mais rien ne pourra se faire sans base légale : un règlement européen spécifique est encore en discussion au Parlement et au Conseil, avec une adoption attendue courant 2026. Ce n’est qu’ensuite que des pilotes pourraient démarrer, probablement à partir de 2027, pour un éventuel lancement grand public qui, dans le meilleur des cas, se situerait vers 2028-2029.

A court terme, l’euro numérique ne remplacera donc pas Visa et Mastercard. Tout au mieux, il introduira une concurrence publique là où règne aujourd’hui un duopole privé. Le risque est le même du côté de Wero : sans adoption marchande, il restera un “Paylib européen”.



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