
Renault s’apprête à lancer la production d’une munition téléopérée à longue portée dans ses usines du Mans et de Cléon, d’après les informations exclusives de L’Usine Nouvelle. Conçu avec l’ETI Turgis Gaillard, ce drone également pensé pour le renseignement pourrait ouvrir la voie à un marché d’environ un milliard d’euros sur 10 ans avec la DGA (Direction générale de l’Armement) s’il donne satisfaction.
«Chorus». C’est le nom de code d’un drone militaire multiusages que va produire en série le constructeur automobile Renault dans deux de ses usines françaises. Évoqué à l’été 2025 par Sébastien Lecornu (alors ministre des Armées), ce projet piloté par la Direction générale de l’armement (DGA) doit permettre à la France de disposer d’une munition téléopérée à longue portée, similaire au Shahed iranien. Désormais produit à plusieurs centaines d’exemplaires chaque mois par la Russie, ce dernier permet de frapper des cibles pour un coût beaucoup moins élevé qu’avec un missile classique. Polyvalent, ce nouvel engin tricolore sera aussi capable de remplir des missions d’observation et de renseignement.
D’après les informations de L’Usine Nouvelle confirmées par plusieurs sources, c’est Turgis Gaillard qui a conçu la première version du Chorus. La discrète ETI de défense (400 salariés pour 75 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024) assume de ne viser que des marchés spécifiques. «Nous ne sommes pas sur des programmes structurants pour les armées, mais sur des programmes de niche, indiquait en juin 2025 à L’Usine Nouvelle Fanny Turgis, sa directrice générale et cofondatrice. Notre souplesse et notre réactivité tiennent dans le fait que l’on fait des choses vraiment rustiques, simples à produire et rapidement déployables.» A l’automne 2025, Turgis Gaillard a justement fait voler pour la première fois son drone Aarok candidat à devenir le nouveau drone MALE (moyenne altitude longue endurance) de l’armée française. Conçu pour l’attaque et la surveillance il permettra aux militaires de ne plus dépendre uniquement des MQ-9 Reaper fournis par les États-Unis.
Jusqu’à 600 exemplaires par mois
Le projet Chorus a débuté au début de l’année 2025, quand la DGA a demandé à Renault de participer au Pacte drones, une initiative signée entre l’État et les industriels de la défense pour dynamiser la filière des drones militaires et mieux aligner les besoins des forces armées avec l’industrie. Le rôle du constructeur automobile était alors de faire des préconisations pour réduire la complexité des produits et concevoir un article productible en masse. Turgis Gaillard s’est ensuite associé à Renault sur la base d’un drone déjà en développement. Le constructeur l’a reconçu grâce à une équipe d’une trentaine de personnes en appliquant les recettes automobiles pour réduire les coûts et l’optimiser, que ce soit en utilisant des matières issues des véhicules et du rivetage autoperçant (un mode d’assemblage courant sur les chaînes automobiles). Assez imposant, avec environ 10 mètres de long pour 8 mètres de large, il pourra atteindre la vitesse de 400 km/h et voler jusqu’à 5000 mètres d’altitude.
Il faut dire que depuis plusieurs années, la France est à la traine dans le domaine. «Soyons clairs, nous sommes en retard», a ainsi reconnu Emmanuel Macron le 15 janvier dernier à Istres. Alors que la massification de la production de drones consommables (potentiellement à usage unique) peine à démarrer dans l’Hexagone, le chef de l’État a estimé qu’il fallait «aller plus vite» au vu de «la capacité d’innovation et l’accélération sur le théâtre ukrainien». Le projet Chorus est pensé dans ce but.
Financé majoritairement par des fonds publics, il prévoit la livraison d’une dizaine de drones à la DGA d’ici à l’été 2026 pour valider le concept. Le sourcing auprès des sous-traitants est en train d’être effectué. Si l’essai est confirmé, un accord sur dix ans pourrait être signé entre la direction du ministère français des Armées et la co-entreprise. Son montant est d’environ 1 milliard d’euros sur la période. L’assemblage de la structure du drone va débuter dès le printemps 2025 sur le site de l’usine Renault ACI du Mans (Sarthe). Une chaine dédiée va y voir le jour et impliquera (sur la base du volontariat) entre 100 et 200 des 1800 salariés qui conçoivent et fabriquent actuellement des châssis automobiles. Malgré un rythme qui pourra atteindre 600 drones par mois, elle ne sera activée que sur demande en fonction des commandes que transmettra la DGA.
Autre site du groupe automobile concerné, l’usine Ampère de Cléon (Seine-Maritime) va participer au projet en fabriquant et modifiant les moteurs thermiques qui propulseront les drones. Le constructeur ne sera pas chargé par l’équipement militaire du drone.
Contactés, le ministère des Armées, Renault et Turgis Gaillard n’ont pas souhaité faire de commentaires. La DGA n’a pas répondu à notre sollicitation.


