Dans le port d’Ostende (Belgique), l’usine flambant neuve d’Exail fabrique une gamme complète de drones destinés à remplacer les humains pour détruire les mines sous-marines. En forte croissance, l’entreprise veut se démarquer des acteurs traditionnels de la défense.
Débusquer des mines maquillées en pierres sur le fond marin, imiter la signature d’un porte-avion pour les faire exploser sans risque… Il n’y a pas que dans les airs que les progrès des drones s’imposent aux militaires. Quelques jours après avoir remporté une commande de 40 millions d’euros pour livrer des centaines de drones anti-mines à plusieurs marines, Exail a ouvert les portes de son usine d’Ostende (Belgique) au cours d’un voyage de presse auquel L’Usine Nouvelle a participé.
Née en 2022 du rapprochement des sociétés iXblue, spécialiste des technologies de navigation maritime, et du fabricant de drones ECA, l’entreprise française (2000 salariés et 370 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024) a une recette simple mais efficace : l’intégration verticale. Cela lui permet de sourcer un maximum de pièces en interne, de faciliter les améliorations en cours de développement des produits et d’éviter la chasse aux marges à chaque étape de la production.
Exail Une équipe coordonnée de plusieurs drones
C’est grâce à sa «toolbox», sa boite à outils, qu’Exail réalise désormais un tiers de son activité dans la guerre des mines. Il s’agit d’une solution composée de plusieurs drones de recherche et de destruction, déjà vendue clé en main à cinq marines dans le monde. «Tous les pays sont équipés en systèmes anti-mines mais ils utilisent des bateaux très chers qui doivent s’approcher de la mine pour la neutraliser, indique Thomas Buret, directeur général d’Exail. Ils sont en train de faire la transition vers les drones qui sont moins chers, plus rapides et rendent l’opération moins dangereuse.»
Mais comment Exail s’y prend pour neutraliser une mine presque sans humain ? De la taille d’un bateau de plaisance, deux drones dits véhicules de surface sans pilote (USV) sont conçus pour entrer dans le champ de mines. Ce jour-là, les trois premiers exemplaires destinés à la marine belge sont à quai et un quatrième fait des ronds dans le port, piloté par un opérateur depuis l’usine. En opération, ils peuvent déblayer le terrain en trainant deux caissons de la taille d’une petite voiture. Ils imitent la signature magnétique et acoustique d’un grand navire pour faire exploser les mines. «Quand on déploie une force ou qu’on libère un port, on veut le faire très rapidement, complète Thomas Buret. Seuls les drones permettent de démultiplier les forces en couvrant de larges zones.»
Exail Si cela n’est pas suffisant, des engins plus petits sont mis en œuvre à partir des USV. Pour détecter des mines difficiles, le drone A18-M peut par exemple naviguer sous l’eau de façon autonome pour les débusquer. Moins rapide qu’un sonar tracté, il réalise un sondage de meilleure résolution du fond marin. Une fois une anomalie détectée, l’USV récupère automatiquement le drone sonar et en largue un autre : le Seascan, qui va pouvoir identifier le type de la mine grâce à trois caméras reliées à un logiciel d’identification. Pour la détruire, l’USV largue un dernier drone : K-Ster.
Une cadence prête à accélérer
Best-seller d’Exail, ce dernier mesure 1 mètre 50 pour environ 50 kilos. Filoguidé depuis l’USV, l’engin peut atteindre une profondeur de 300 mètres (la limite à laquelle les mines sont dangereuses pour les navires) et possède un rayon d’action de trois kilomètres. Arrivé à proximité de la mine, sa tête en forme de disque pivote pour lancer une charge creuse de 2,5 kilos par le meilleur angle possible. «Consommable», le K-ster est alors détruit en même temps que la menace.
Exail Pour équiper les 12 chasseurs de mines de classe City commandés par la Belgique et les Pays-Bas à Naval Group, 24 «toolbox» ont été commandées à Exail. C’est ce qui a déclenché la construction, pour 15 millions d’euros, de son usine dans le port Ostende. Il faut dire que, depuis, la demande a été décuplée pour Exail qui ne comptait qu’une centaine de drones en commande il y a moins de cinq ans. Vendu aux alentours de 200000 euros pièce et testé par mer forte, le K-Ster représente une très grande partie des 1200 drones de son carnet de commandes, chiffré à plus d’un milliard d’euros.
Le site d’une centaine de salariés se répartit entre un vaste hall industriel où les USV ainsi que les drones de recherche sont fabriqués et un espace plus petit réservé aux K-Ster. Un pont de levage permet de manœuvrer les engins aux différentes étapes de fabrication. En bout de chaine, une piscine permet de contrôler tous les systèmes sous l’eau avant la livraison aux militaires. Pour les K-Ster, le travail est artisanal avec jusqu’à quatre opérateurs et plusieurs dizaines d’heures de travail pour chaque exemplaire. Modulaire, l’usine peut encore accélérer sa cadence (environ 1,5 K-Ster produit par jour actuellement) en cas de nouvelle commande.
Le marché français dans le viseur
Alors qu’elle regarde vers l’Asie et le Moyen-Orient, Exail est confiante pour la suite. «La guerre des mines est un marché précurseur pour l’utilisation des drones maritimes, assure Thomas Buret. D’autres s’ouvrent et seront vingt fois supérieurs en taille, comme pour la lutte anti sous-marine, la protection d’infrastructures ou la reconnaissance.»
L’entreprise qui revendique de gagner «90% des appels d’offres» auxquels elle participe à l’export n’oublie pas le marché français. «Ce qu’on demande c’est de choisir le meilleur et de lui passer commande, assume le dirigeant. Il faut arrêter de financer la R&D et laisser le capital privé le faire.» En attendant que l’avenir sourie à ses K-Ster dans l’Hexagone, Exail réfléchit déjà à des extensions de ses usines à Ostende… mais aussi à La Ciotat.


