
Dans quelques mois, la pharmacie française sera représentée par trois organisations différentes. En effet, le 8 janvier dernier le Leem, syndicat patronal du secteur, a annoncé par voie de communiqué la décision de certains de ses membres de quitter l’organisation, tandis que le G5 Santé et l’Amlis ont annoncé leur souhait de créer leur propre syndicat.
Que s’est-il donc passé le 8 janvier dernier pour que le Leem, le G5 Santé et l’Amlis publient, de manière concomitante, un communiqué ? Le premier annonçant la décision de certains de ses membres de quitter le Leem. Le deuxième, la création imminente d’un nouveau syndicat professionnel autour de Guerbet, Ipsen, LFB, Pierre Fabre, Sanofi, Théa et Servier, persona non grata au Leem depuis l’affaire du Mediator. Le troisième évoquant la volonté de l’Amlis de passer d’un statut d’association à celui de syndicat pour mieux défendre les intérêts des PME et ETI, alors que tous ses adhérents affiliés aux Leem venaient de quitter l’organisation. Eh bien cela s’appelle un schisme.
Depuis longtemps, deux courants s’affrontaient au sein du Leem : d’un côté les défenseurs d’une innovation et d’une souveraineté sanitaire françaises, – un bloc constitué de laboratoires ayant au moins un site de production et/ou activité de R&D en France – ; de l’autre les laboratoires étrangers et exploitants – dont certains sans implantation industrielle – centrés sur des enjeux plus globaux que nationaux avec un focus fort sur la rémunération de l’innovation. Or dans un environnement budgétaire de plus en plus contraint où pèse la menace de la clause de sauvegarde en cas de dépassement des dépenses, les deux camps, qui parvenaient à composer, en sont finalement venus à s’affronter si violemment qu’ils se sont déchirés. Aujourd’hui, il n’existe pas de modèle de régulation différencié pour les médicaments matures et innovants, déplore l’Amlis. La décision de mieux rémunérer les médicaments innovants entraîne forcément une pression accrue sur les produits essentiels et matures fabriqués sur le territoire. Or depuis 2015, on observe une inflation sans précédent du coût des traitements, selon l’Assurance maladie. Alors qu’en 2015, un seul médicament dépassait un coût annuel de 100 000 euros par patient, ils sont 21 en 2025 à franchir ce seuil, les plus coûteux dépassant les 185 000 euros.
Alors que les points de vue étaient devenus irréconciliables, le conflit aurait été exacerbé par le fait que le Leem aurait récemment renforcé l’influence des laboratoires étrangers et leur vision au sein de son Conseil d’administration. Dans ce contexte, le G5 Santé et l’Amlis, qui ne prévoient pas de fusion mais souhaitent collaborer, ont choisi de faire bande à part pour promouvoir le « made in France » plus ardemment.
Dans quelques mois, le temps de la mise en place des futurs syndicats habilités à négocier et signer des accords collectifs ou encore à siéger dans des instances paritaires, la pharmacie sera donc représentée non plus un, mais par trois organisations : le Leem, toujours dominant mais qui, affaibli du soutien de 30 à 40 adhérents, perd sa vocation de défenseur exclusif de la pharma en France, l’émanation du G5 Santé, qui deviendra le porte-parole officiel de la pharmacie française et l’émanation de l’Amlis centré sur ETI et PME.
Et pour les observateurs, l’interprétation est double. Si certains craignent déjà une représentation dispersée auprès des pouvoirs publics et des instances européennes qui pourrait nuire à la défense des intérêts du secteur, d’autres estiment que cette scission constitue une clarification nécessaire permettant à la pharmacie française de reprendre en main son destin. D’autant que dans un contexte géopolitique en recomposition, miser sur le « made in France » serait une chance pour le pays et pour la souveraineté sanitaire qui a montré ses faiblesses pendant le Covid. Mais cette scission va-t-elle apaiser cette guerre froide qui couvait dans les arcanes des comex ou l’intensifier ? La réponse est à venir.


