
A l’occasion de la présentation de ses vœux aux armées depuis la base aérienne d’Istres, le chef de l’Etat a mis la pression sur les industriels pour qu’ils produisent davantage et plus vite dans la perspective d’un éventuel engagement majeur des armées françaises d’ici trois ou quatre ans. Et s’ils ne sont pas assez rapides et efficaces, l’armée pourrait faire appel à des concurrents européens.
Les industriels de l’armement en ont pris pour leur grade. Une fois n’est pas coutume, Emmanuel Macron les a longuement interpellés à l’occasion de ses vœux aux armées présentés depuis la base aérienne d’Istres (Bouches-du-Rhône) le 15 janvier.
Endossant son rôle de chef des armées, au pupitre devant un Rafale, il a enjoint les industriels à produire d’avantage et plus vite afin de préparer les armées à faire éventuellement face à un engagement majeur d’ici trois à quatre ans. S’il a tenu à saluer les efforts réalisés avec notamment le doublement voire le triplement de certaines productions, il a estimé qu’on était encore loin des attentes. «Soyons francs avec nous-mêmes. Est-ce que nous sommes en économie de guerre, à proprement parler ? La réponse est non. Parce que, si nous étions en guerre, j’ose espérer que nous ne produirions pas ainsi. Et je regarde ce que les Ukrainiens ont su faire». Pourtant, c’est le président lui-même qui avait le premier utiliser ce vocabulaire lors du salon de l’armement terrestre Eurosatory en 2022 quelques mois après l’invasion de l’Ukraine. Désormais, le chef de l’Etat parle plutôt d’effort de guerre.
Volonté de dramatiser ou pas, selon lui, l’industrie française de l’armement fait face à un risque de décrochage. «Et je vous le dis, quand on a des délais qui sont de cinq à sept ans pour des capacités nouvelles, c’est clair et net, on est en train de se faire sortir du marché», prévient-il.
Depuis l’invasion de l’Ukraine, l’industrie mondiale de l’armement est en profonde transformation. A la recherche d’une autonomie stratégique, certains pays, anciennement clients, se dotent de leurs propres capacités de production, voire deviennent des concurrents. Ainsi la Pologne investit dans son outil de défense à marche forcée en y consacrant déjà 3,5% de son PIB (contre environ 2% pour la France) et ambitionne de produire ses propres systèmes d’armes en faisant montée en puissance ses industriels locaux et notamment le groupe étatique PGZ.
Augmenter les stocks de munitions
Le président a même laissé planer une menace sérieuse pour l’industrie française de l’armement, estimant qu’il n’y avait plus de marché garanti, même pas celui des armées françaises. «J’ai besoin d’une industrie de défense qui s’adapte davantage, qui ne considère plus que les armées françaises sont des clients captifs, parce que nous irons peut-être chercher des solutions européennes, si elles sont plus rapides ou plus efficaces». Menace sérieuse ou coup de pression, les propos du président sonnent comme un véritable coup de massue pour les grands fournisseurs de l’armée.
Les grands chefs de file industriels (ArianeGroup, Arquus, Dassault Aviation, KNDS, Naval Group, Safran, Thales…) ont du pain sur la planche. La guerre en Ukraine et les tensions en Mer Rouge ont révélé la nécessité pour les armées française de se renforcer dans de nombreux domaines. Le président Macron n’a pas hésité à lister les systèmes d’armes les plus prioritaires pour le pays. Pour faire face à un conflit de haute intensité, il faut impérativement augmenter les stocks de munitions de tous types (drones kamikazes et munitions téléopérées, obus de 155 mm, missiles…). Dans le haut du spectre, la France doit se doter d’un système d’alerte avancée. Il s’agit de détecter un tir de missile balistique ou hypersonique, de suivre sa trajectoire et de l’intercepter. La France s’est associée avec l’Allemagne en lançant l’initiative Jewel qui vise à développer un dispositif combinant un système d’alerte spatiale et un radar de surveillance terrestre.
Les armées veulent également disposer de missiles sol-sol capables de frapper des cibles à des milliers de kilomètres, “dans la très grande profondeur” selon le jargon des militaires. Ce développement a été initié avec les Allemands et les Britanniques à travers l’initiative Elsa. Il s’agit d’une réponse au missile russe Orechnik de dernière génération, tiré à deux reprises par l’armée russe sur des cibles ukrainiennes. «Le message est clair et pour tous ceux qui pensent que la Russie serait une question qui ne nous concerne pas, il doit être reçu 5 sur 5. Nous sommes à portée de ces tirs» a estimé Emmanuel Macron.
Autre priorité : la défense sol-air. Le président veut une accélération dans ce domaine. La France développe déjà avec ses partenaires italiens et britanniques le système de défense aérienne moyenne portée dit SAMP/T et son successeur, interopérable avec les systèmes de l’OTAN. Le chef de l’Etat veut accélérer sa production.
Sans surprise, les armées veulent s’équiper de drones massivement. «Soyons clairs, nous sommes en retard, a reconnu le président. Nous sommes en retard parce que les Ukrainiens ont formidablement innové, parce que des partenaires et des industriels d’autres nations ont été plus rapides que nous». Patrick Pailloux, nouveau patron de la DGA (Direction générale à l’armement) et présent dans l’auditoire, devra faire en sorte de rectifier le tir au plus vite.
Et le président de la République l’assure, le France trouvera l’argent pour financer ce réarmement ambitieux. Emmanuel Macron a réitéré son objectif de hausse significative des crédits militaires dans les années qui viennent, accélérant même le rythme des dépenses. «J’ai souhaité, le 13 juillet dernier, avancer à l’année 2027 l’objectif initialement prévu pour 2030 d’atteindre un budget annuel de 64 milliards d’euros pour notre défense». Durant ses deux mandats, le budget des armées n’aura pas moins que doublé.
Cette augmentation passera techniquement par l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM). Ce document stratégique qui définit de façon pluriannuelle les dépenses d’équipements au profit des armées prévoit une «surmarche» de 36 milliards d’euros pour la période 2024-2030 par rapport à l’exercice précédent, dont 3,5 milliards d’euros pour 2026.
Le chef de l’Etat a expressément mobilisé la ministre de la défense Catherine Vautrin pour faite adopter l’actualisation de la loi de programmation militaire d’ici au 14 juillet prochain.


