Cinq ans après le lancement de la doctrine “Cloud au centre”, l’Etat dresse un premier bilan chiffré. La consommation de cloud progresse fortement, la qualification SecNumCloud s’est imposée comme standard de confiance et la commande publique bénéficie majoritairement aux acteurs français et… à Microsoft. En revanche, la mutualisation interministérielle reste limitée et les contraintes budgétaires freinent encore certains acteurs publics.
La doctrine “Cloud au centre” fixe un principe simple : le cloud doit devenir le modèle d’hébergement par défaut pour les nouveaux projets et les refontes applicatives de l’Etat, en privilégiant le “cloud de confiance” pour les données sensibles.
Cinq ans plus tard, la Direction interministérielle du numérique (Dinum) – chargée du pilotage de cette doctrine – a publié fin décembre 2025 un premier bilan, repéré par le média Acteurs Publics.
La commande publique en hausse de 50%
Premier enseignement : la dynamique d’adoption du cloud est bien installée. En 2024, la commande publique de services cloud sur le marché interministériel UGAP atteint 51,6 millions d’euros, en hausse de 50% sur un an. L’Etat et ses opérateurs représentent à eux seuls 32,4 millions d’euros, soit une progression annuelle de 59%.
Le rapport recense 912 projets cloud portés par 311 entités publiques différentes, avec un rythme d’environ un nouveau projet par jour ouvré. Par ailleurs, 83% des entités ayant déjà consommé du cloud avant 2024 ont renouvelé une commande cette même année.
La dépense bénéficie à OVH
La doctrine a également un effet direct sur la structure du marché. En 2024, 73% de la dépense cloud publique bénéficient à des acteurs européens. Le rapport note que cette prédominance ne s’explique pas uniquement par l’obligation de recourir, dans certains cas, à des offres qualifiées “SecNumCloud ». Même hors de ce cadre, la dépense vers les hyperscalers reste marginale.
Dans le détail, OVH concentre à lui seul 36,36% de la dépense, devant Microsoft qui représente 20,66%. Viennent ensuite Outscale avec 11,22% et AWS avec 8,25%.
Par ailleurs, la répartition par catégorie de fournisseurs indique un quasi-équilibre entre offres commerciales non européennes (37%), offres européennes (32%) et offres commerciales qualifiées SecNumCloud (31%), ce qui signifie que près des deux tiers de la commande publique relèvent soit d’acteurs européens, soit du cloud de confiance au sens de la doctrine.
Dinosaures SecNumCloud clarifie le cadre
Autre résultat central : la qualification “SecNumCloud” s’est imposée comme la norme opérationnelle du “cloud de confiance”. Elle a clarifié un marché auparavant marqué par des notions floues de “cloud souverain” en apportant un cadre précis avec une grille d’évaluation, selon la Dinum.
Le bilan montre également une évolution des pratiques. Les ministères ont largement adopté des architectures cloud-native (conteneurisation, micro-services…). La diffusion de ces pratiques est accompagnée par une montée en compétences des équipes. La communauté d’échanges “Adoption du cloud” regroupe 800 agents, la journée annuelle et les accompagnements réalisés par la Dinum sont passés de 20 en 2023 à 37 en 2024.
En parallèle, les demandes ont évolué. En effet, elles portent moins sur le choix d’un hébergeur et davantage sur la formation et l’optimisation financière.
Les clouds ministériels Pi et Nubo peu utilisés
En revanche, le bilan est plus réservé sur les clouds interministériels Pi et Nubo. Nubo fournit des environnements de travail et des postes de travail virtuels sécurisés pour les agents, tandis que Pi opère l’infrastructure d’hébergement souveraine sur laquelle sont déployées des applications et des données sensibles de l’État.
Malgré leur croissance, leur usage reste très majoritairement concentré sur leurs ministères d’origine (ministère de l’Economie pour Nubo et l’Intérieur pour Pi). La part réellement interministérielle plafonne autour de 5%.
Pour Nubo, la consommation atteint 13,4 millions d’euros en 2024, soit une croissance de 38%, mais 91% de cette dépense provient de la Direction générale des finances publiques (DGFIP), rattachée à Bercy. Pi suit une trajectoire comparable, avec une offre technique plus avancée mais une mutualisation réelle tout aussi limitée.
La dépendance technologique persiste
Le rapport aborde un point essentiel : la dépendance technologique toujours forte. En effet, même lorsque l’hébergement est confié à des fournisseurs français ou européens, les briques logicielles clés restent majoritairement gouvernées par des acteurs étrangers. Il appelle donc à une réflexion européenne pour construire progressivement un socle technique maîtrisé collectivement.
Enfin, le bilan regrette l’absence de certains indicateurs empêchant de dire précisément quelle part du système d’information de l’Etat est passée dans le cloud ou encore si cette dépense remplace effectivement l’investissement dans des infrastructures internes.


