
Le paysage sécuritaire de la Corne de l’Afrique et de la région des Grands Lacs continue d’être défini non seulement par les conflits conventionnels mais aussi par les réponses inégales de la communauté internationale au terrorisme. Dans le cas de la République démocratique du Congo, alors que l’attention mondiale reste fermement fixée sur le mouvement politiquement chargé AFC/M23 dans la partie orientale du pays, l’une des organisations terroristes les plus meurtrières et les plus idéologiquement motivées d’Afrique, les Forces démocratiques alliées (ADF) continuent d’opérer de manière asymétrique.
Aujourd’hui, les ADF ne ressemblent guère à leurs origines de mouvement rebelle ougandais. Fondée en 1995 et actuellement sous le commandement de Hood Lukwago et la direction suprême de Jamil Mukulu, cette organisation est devenue une organisation terroriste transnationale formellement alignée sur la province d’Afrique centrale de l’État islamique (ISCAP). Avec environ 1 500 membres, dont des femmes et des enfants, sa conduite opérationnelle reflète la doctrine djihadiste classique : violences aveugles contre les civils, ciblage systématique des communautés chrétiennes, attaques contre des églises et des camps de personnes déplacées et recours délibéré à la terreur pour briser la cohésion sociale. Le 29ème En octobre 2025, huit chrétiens ont perdu la vie lors d’une attaque effrontée à Gwado. Le 14ème En novembre, le groupe a pris pour cible un centre de santé géré par l’Église catholique, tuant 17 personnes à Byambwe. Au cours de la même attaque, ils ont incendié une maternité après avoir poignardé des patientes à coups de machette. En 2025, les ADF auraient tué environ 967 civils, principalement lors de diverses attaques visant principalement des villageois chrétiens, en particulier à Lubero. Il ne s’agit pas d’actes de violence accidentels mais d’outils stratégiques conçus pour détruire la confiance des civils dans l’État et dans les mécanismes de protection internationale.
Contrairement à l’AFC/M23 qui, sans excuser ses violations, fait preuve d’un certain degré de structure de commandement, de contrôle administratif et de gouvernance, les ADF ne recherchent aucune légitimité politique. Il ne gouverne rien et ne représente aucune circonscription. Sa seule devise est la peur et l’agression ouverte contre les chrétiens. L’un des dirigeants du groupe, Bonge La Chuma a lancé un sévère avertissement aux chrétiens, leur présentant trois options : « se convertir à l’islam, payer la jizya » [tax on non-Muslims]ou mourir. » Cette distinction est importante parce que les réponses internationales ont penché de manière disproportionnée et ont progressé en termes d’engagement dans des insurrections politiques contre des groupes terroristes, accordant par inadvertance à l’ADF la latitude d’opérer avec une attention mondiale limitée.
Il existe désormais un précédent pour une action internationale décisive. Au Nigeria, les États-Unis, par l’intermédiaire de leur ministère de la Guerre, en collaboration avec le gouvernement nigérian, ont répondu avec force aux groupes alignés sur l’Etat islamique opérant dans les États de Sokoto et de Zamfara. Les frappes aériennes ont ciblé l’Etat islamique au Sahel et les camps du groupe Lukarwa alliés à l’Etat islamique dans son ensemble. L’opération a été exécutée grâce à des frappes de précision menées depuis un navire de la marine américaine dans le golfe de Guinée à partir duquel une douzaine de missiles de croisière Tomahawk ont été lancés. Pour soutenir l’assaut naval, seize missiles supplémentaires guidés par GPS ont été lancés à partir de drones MQ-9 Reaper.
Ces actions étaient justifiées par une affiliation idéologique claire avec le réseau terroriste, des attaques persistantes faisant de nombreuses victimes contre des civils et les difficultés avérées des forces locales à démanteler les structures de direction terroriste. Quelle que soit la mesure objective, le FAD satisfait et dépasse ces mêmes critères.
L’un des facteurs les plus compliquant est l’association historique de l’ADF avec l’Ouganda. Les origines du groupe continuent très probablement de façonner la manière dont les opérations offensives sont perçues et limitées. Les opérations conjointes UPDF-FARDC, en particulier dans le cadre de l’opération Shujaa, ont généré des gains opérationnels et tactiques mais un impact stratégique limité. L’ADF s’est adaptée en se dispersant, en déplaçant ses dirigeants et en déplaçant son centre de gravité dans la province de l’Ituri. Le résultat est un schéma de violence qui persiste malgré une présence militaire soutenue, renforçant la perception d’un conflit qui est géré plutôt que résolu.
Pour les communautés d’Ituri, cette distinction n’a aucun sens. Les civils subissent des raids nocturnes, des exécutions massives, des enlèvements et des déplacements forcés avec une régularité alarmante. Les attaques sporadiques des ADF ne sont pas aléatoires mais calibrées pour maintenir une torture psychologique constante. Les agriculteurs abandonnent leurs champs, les enfants manquent l’école et des villages entiers se vident à la simple rumeur d’une attaque imminente. La terreur pour le territoire est l’objectif, selon le contrôle du groupe des minéraux tels que l’or ainsi que du bois et du café qui traversent les frontières en contrebande via l’Ouganda jusqu’au marché mondial.
La Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO) a joué un rôle essentiel en Ituri avec des contingents de pays contributeurs de troupes tels que le Bangladesh, le Brésil, l’Indonésie, le Kenya, le Maroc et le Népal. Ses déploiements ont protégé les principaux centres de population, sécurisé les camps de déplacés et permis l’accès humanitaire à des zones autrement inaccessibles. Dans plusieurs cas, la présence de la MONUSCO a permis d’éviter des scénarios de pertes massives et de fournir une alerte précoce qui a permis de sauver des vies. Cependant, les limites de la Force approuvée par le Conseil de sécurité des Nations Unies sont tout aussi claires. Les restrictions de mandat, la réponse rapide en raison de capacités logistiques limitées, la pression politique en faveur du retrait et les capacités limitées de renseignement antiterroriste ont réduit son effet dissuasif contre un adversaire terroriste très mobile. Les forces de réaction rapide de la Mission ne parviennent pas non plus à se déployer rapidement, car leur déploiement prend parfois des heures après réception d’appels de détresse, ce qui est encore aggravé par les obstacles bureaucratiques préalables à une réponse. De même, des goulets d’étranglement procéduraux tels que la non-utilisation de drones après 17 heures limitent la capacité des Forces à dégrader le mouvement rebelle. L’ADF exploite donc facilement ces contraintes, opérant juste au-delà des rayons de patrouille efficaces et s’adaptant plus rapidement que les postures défensives ne peuvent réagir. L’écart entre le mandat et la réalité de la menace continue de se creuser.
Le lieutenant-général Johny Luboya N’kashama, gouverneur militaire de l’Ituri commandant les troupes des FARDC dans la province, a également enregistré quelques succès dans ses opérations, sécurisant la ville de Bunia grâce à de robustes opérations cinétiques contre les ADF et d’autres groupes tels que MaiMai Nyamilima. Son appareil de collecte de renseignements a en outre lié diverses personnalités politiques à l’instabilité de la province. Il n’a cependant pas réussi à surmonter le défi des ADF car il fait face à un manque de personnel, mal équipé et handicapé logistiquement en termes de produits de base tels que les rations alimentaires. Les systèmes de protection sociale en place sont en difficulté car même les veuves de soldats tombés au combat ont du mal à accéder aux prestations de leur défunt conjoint. En outre, le gouverneur militaire a également été attaqué depuis Kinshasa lorsque l’ancien président de l’Assemblée nationale de la RDC, Vital Kamerhe, a appelé à l’arrêt des opérations radio des FARDC en Ituri et a rejeté une liste de personnalités politiques qui alimentaient la violence provoquée par les ADF et d’autres mouvements rebelles. Toutes ces dynamiques se jouent sur les théâtres de combat de l’Ituri où le moral des troupes en prend un coup.
Les habitants de l’Ituri vivent cette négligence comme un abandon. Leurs souffrances font rarement la une des journaux ou des sommets d’urgence. En termes stratégiques, l’approche typiquement léthargique et de laisser-faire de la communauté internationale est devenue un multiplicateur de force pour les ADF. Chaque massacre impuni renforce le discours du groupe sur l’inévitabilité et la sanction divine, tout en érodant la confiance dans les cadres de protection nationaux et internationaux.
C’est là que le précédent de Sokoto devient stratégiquement instructif. Les actions américaines contre les groupes alignés sur l’Etat islamique dans le nord-ouest du Nigeria ont démontré que des opérations limitées et fondées sur le renseignement, des frappes de précision, le soutien de l’ISR, la décapitation des dirigeants et les perturbations financières peuvent remodeler le comportement terroriste sans intervention à grande échelle. Appliquées judicieusement, de telles mesures modifient les calculs coûts-avantages pour les groupes extrémistes et rétablissent la dissuasion.
Une approche similaire envers l’ADF ne constituerait pas une escalade mais représenterait une cohérence stratégique. Des actions antiterroristes de précision, menées en coordination avec les autorités congolaises et les mécanismes régionaux, indiqueraient que le terrorisme idéologique en Afrique est confronté avec la même intensité quelle que soit la géographie. Une telle action permettrait également de soulager les forces débordées qui manquent actuellement des capacités technologiques nécessaires pour frapper en profondeur les nœuds de commandement et de logistique des ADF.
Le rôle des communications stratégiques et du soft power est tout aussi important. Les groupes terroristes prospèrent dans l’invisibilité et les fausses déclarations. Faire entendre la voix des survivants de l’Ituri, soutenir les chefs religieux et amplifier les initiatives de résilience communautaires sont des éléments essentiels de toute réponse durable. La lutte contre le terrorisme ne se gagne pas uniquement par la force ; elle est soutenue par la légitimité et la domination narrative. Il faut aussi que la paix soit plus profitable que la guerre.
Les acteurs internationaux doivent donc recalibrer leur message. La violence des ADF doit être présentée sans équivoque comme un terrorisme transnational et un crime contre l’humanité, et non comme une nuisance périphérique en matière de sécurité. Ce recadrage est important non seulement pour l’alignement des politiques, mais aussi pour restaurer la dignité des communautés dont les souffrances ont été stratégiquement mises de côté.
En fin de compte, la question à laquelle est confrontée la communauté internationale n’est pas une question de capacité mais de volonté. Les outils existent. Les cadres juridiques existent. Les précédents existent. Ce qui manque, c’est la volonté de les appliquer de manière cohérente. Si les militants alignés sur l’EI à Sokoto justifiaient une action décisive, alors les ADF, par leur idéologie, leur conduite et leurs conséquences, ne méritent aucune exemption. En Ituri, ce prix est payé quotidiennement par les civils qui ont appris que le silence mondial peut être aussi meurtrier que la machette. Mettre fin à ce silence n’est pas simplement un impératif moral ; c’est une nécessité stratégique. Les ADF méritent un Noël, sinon un cadeau de Saint-Valentin de la part de Trump.
Écrit par Mugah Michael Sitawa PhD, chercheur, Observatoire de l’Afrique centrale sur le crime organisé et la violence, Institut d’études de sécurité ; et le major Beautah Mwanza Suba, Forces de défense du Kenya, consultant en paix et sécurité, spécialiste de la doctrine du pouvoir doux.


