Ad image

“Mon espace santé”, l’échec d’une transformation numérique déconnectée du terrain

Service Com'
Lu il y a 7 minutes



En voulant accélérer l’usage “Mon espace santé”, le carnet de santé numérique, le gouvernement a franchi un cap en souhaitant rendre son remplissage obligatoire, sous peine de sanctions pour les médecins. Si cette disposition a finalement été retirée du texte définitif, l’épisode met en lumière un décalage persistant entre l’ambition portée par l’État pour la santé numérique et la réalité d’un outil dont l’appropriation reste fragile sur le terrain.

Quatre ans après sa généralisation, “Mon espace santé” – le carnet de santé numérique des Français – affiche des indicateurs plutôt positifs : plus de 97% des Français disposent aujourd’hui d’un profil. Environ un quart l’a activé, soit plus de 17 millions d’usagers début 2025, 23,3 millions fin octobre et 24 millions début 2026.

Dépasser l’adoption initiale

En apparence, cette dynamique tranche avec l’échec cuisant du “Dossier médical partagé” (DMP), ancienne version de Mon espace santé. La réalité est plus nuancée. Car si le carnet numérique, en adoptant une stratégie d’opt-out, a réussi à obtenir une base d’utilisateurs massive, la question de son usage réel dans le parcours de soins reste largement ouverte.

Mon espace santé s’inscrit dans une rupture avec le DMP historique. Issu de la loi du 24 juillet 2019, il ne se limite plus à un simple dossier médical dématérialisé. Il agrège désormais plusieurs briques : dossier médical, historique des soins, messagerie sécurisée… En ce sens, l’Etat a tiré les leçons de l’échec du DMP, qui n’avait jamais réussi à s’imposer dans la pratique médicale.

Des chiffres plutôt positifs

En pratique, d’après les derniers chiffres du ministère de la Santé, près de 95 000 professionnels libéraux, 17 000 pharmacies, 263 groupements de laboratoires, 3700 établissements de santé et plus de 6500 structures médico-sociales contribuent aujourd’hui à la plateforme. En 2024, deux tiers des Français ont reçu au moins un document dans leur espace, avec une moyenne de 7,62 documents par patient à l’automne.

Ce niveau d’utilisation n’a pourtant pas semblé suffisant au gouvernement, qui a voulu rendre obligatoire pour les médecins l’alimentation de Mon espace santé, sous peine d’une sanction financière pouvant atteindre 10 000 euros. Un revirement qui a provoqué un vent de contestations.

Sur le terrain, des difficultés persistent

Interrogé par Radio-Francele docteur Yohan Saynac, vice-président de MG France (syndicat des médecins généralistes), y explique utiliser le DMP “tous les jours”, tout en soulignant ses limites concrètes : lenteur, difficultés d’accès depuis les logiciels métiers, ergonomie perfectible. L’outil ne s’impose pas par sa fluidité. Il demande un effort supplémentaire.

Avant d’être censurée par le Conseil constitutionnel dans sa décision du 30 décembre 2025, le Sénat avait déjà supprimé cette obligation prévue par l’article 85 de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026. Les sénateurs ont, en effet, estimé que cet outil n’était pas encore suffisamment abouti pour justifier une contrainte assortie de sanctions financières.

Inciter à alimenter les dossiers

Dans un rapport publié en 2024, la Cour des comptes avait dressé un constat similaire. La plateforme avait réussi son déploiement, indiquait-elle, mais son impact réel sur la coordination des soins restait encore à démontrer. Pour la juridiction financière, la réussite du dispositif dépend désormais de son appropriation par les professionnels et de sa capacité à s’intégrer naturellement dans leurs outils et leurs pratiques. Elle pointe la lourdeur des procédures, l’ergonomie encore insuffisante et la nécessité d’automatiser davantage l’alimentation des dossiers.

La Cour ne recommande jamais une logique de sanction, appelant plutôt à des améliorations techniques et à des mécanismes d’incitation.

Des projets coûteux

Le rapport rappelle également, et c’est un point essentiel, que le DMP – prédécesseur de Mon espace santé – a été un projet coûteux. Il indique que les premières versions du DMP, entre 2004 et 2011, ont déjà représenté plus de 200 millions d’euros de dépenses publiques, sans parvenir à créer un outil réellement utilisé par les professionnels. Puis le projet a été relancé, repris par l’Assurance maladie en 2016, avec de nouveaux investissements, là encore sans réussir à en faire un instrument central de la pratique médicale.

D’un côté, au regard des montants engagés depuis près de 20 ans, il est légitime de vouloir que l’outil soit réellement utilisé et alimenté afin qu’il produise des effets concrets. Un projet de cette ampleur ne peut pas rester un simple dispositif symbolique.

L’efficacité d’un outil se démontre

Mais, de l’autre côté, le recours à la sanction pour forcer son usage interroge profondément. Car s’il faut contraindre les professionnels de santé à alimenter un outil, c’est qu’il ne s’impose pas encore par son efficacité propre. En effet, l’efficacité d’un outil numérique ne se décrète pas, elle se démontre.

En arriver à la coercition, c’est admettre que le dispositif ne s’est pas imposé par sa valeur propre et qu’il faut désormais l’imposer par la norme.

En concurrence avec Doctolib

L’effet de doublon de Mon espace santé avec le logiciel de Doctolib soulève également des interrogations. En effet, massivement utilisés par les professionnels de santé, les outils de la start-up recoupent les services proposés par le dispositif de l’Etat.

Une concurrence renforcée depuis que Doctolib investit massivement dans l’intelligence artificielle générative pour simplifier le quotidien des médecins. Il a récemment annoncé le lancement d’un assistant téléphoniquedestiné à absorber une partie des appels entrants des cabinets.

Mon espace santé est aujourd’hui à un moment charnière. L’outil existe, il est largement déployé et il est de plus en plus alimenté. Mais son usage réel dans la pratique médicale reste fragile. La tentative d’instaurer une obligation assortie de sanctions montre surtout que l’État cherche encore la bonne méthode pour en accélérer l’adoption. La question n’est plus de savoir s’il faut un carnet de santé numérique, mais comment en faire un outil réellement utile au quotidien pour les médecins.



Source link

Share This Article
Laisser un commentaire