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“Les grands comptes ont un rôle clé à jouer dans les exits des start-up” d’après Julie Huguet, directrice générale de la mission French Tech

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Lu il y a 16 minutes


La patronne de la French Tech anime un écosystème qu’elle juge désormais mature. Son enjeu : favoriser le développement international des jeunes pousses et les sorties des investisseurs pour créer un cercle vertueux de réinvestissement.

Vous êtes à la tête de la mission French Tech dans une période un peu chahutée. Quel cap vous fixez-vous pour les prochains mois ?

La mission garde son cap, notre objectif reste de faire émerger des champions français de la tech. Il s’agit d’accompagner un écosystème mouvant mais de plus en plus mature. Il faut s’inscrire dans ses enjeux: le premier est le développement international. Si on regarde les promotions du Next 40/120 – les entreprises les plus avancées de la tech française – , 93 % d’entre elles sont présentes à l’international. Car pour devenir un leader, il faut s’ouvrir à de plus gros marchés.

Qu’est-ce qui permet cet accompagnement à l’international ?

C’est possible notamment grâce à nos communautés. Nous en avons 66, réparties dans 52 pays, qui font partie des Team France Export. On y trouve à la fois Bpifrance, Business France, les services économiques des ambassades et 1400 entrepreneurs français bénévoles et engagés à aider. Nous travaillons main dans la main avec eux. L’autre enjeu de la maturité, qui est plus nouveau, ce sont les «exits ». C’est important de redistribuer l’argent aux investisseurs pour leur permettre de repartir dans de nouvelles aventures. Et aussi pour les entrepreneurs qui n’ont parfois pas envie de rester, lorsque la start-up a atteint un certain niveau de maturité, et peuvent créer de nouvelles entreprises.

La Silicon Valley s’est créée grâce à ce mouvement de ventes et de créations. Est-ce l’une de vos missions principales de réussir ces sorties ?

Oui, c’est vraiment l’enjeu de l’année à venir, à mener dans une logique collaborative. Nous sommes une administration publique, mais au cœur de l’écosystème ; nous n’allons pas travailler dans notre coin. On arrive au bon moment. Il y a deux sortes d’exit : des modestes et des très gros, ceux des entreprises très innovantes qui vont devenir des géants internationaux. Aujourd’hui, il y en a peu, et les fonds peuvent venir de l’étranger, mais c’est en récupérant les fruits de leurs investissements que ces entrepreneurs pourront former une nouvelle génération d’entreprises pour dynamiser l’écosystème, après celles de Xavier Niel ou de Maurice Lévy. Il est important de débloquer les fonds du capital investissement pour créer un cercle vertueux.

“Les grands comptes ont un rôle clé à jouer dans les exits des start-up”PHOTOS : CÔME SITTLER
Julie Huguet

L’ exit est-il une fin en soi ? On peut aussi vouloir conserver une entreprise pour la faire grandir ?

À un moment, si on veut se développer, il faut des fonds importants, via une entrée en Bourse ou de grosses levées, mais il n’y a pas de séries Z. Donc, soit on cherche la rentabilité et on devient une ETI ou une très belle PME, et c’est déjà fantastique, soit on cherche à revendre pour atteindre les étapes qu’on ne pourra pas réaliser tout seul. Il y a aussi des exits motivés par le fait que, parfois, les fondateurs qui ont amené une entreprise jusqu’au milliard ne sont pas ceux qui vont poursuivre le chemin. Quelles que soient les modalités, ces exits sont essentiels.

Sur quoi misez-vous plus particulièrement pour ces sorties ?

Nous allons y travailler, mais les grands comptes ont un rôle clé à jouer, car ce que nous remarquons dans le programme « Je choisis la French Tech », c’est qu’ils ont appris à travailler avec les start-up. Durant les quatre dernières années, les relations ont été multipliées par dix. On est sorti des phases de POC (proof of concept, ndlr), les collaborations fonctionnent bien. Et comme le business tourne, cela a donné envie aux grands comptes et aux start-up de retravailler ensemble sur ces sujets de sorties qui étaient un peu gelés après une série d’exits qui s’étaient un peu mal passés. Les grands comptes ont un grand besoin d’innover et les start-up ont besoin de sorties, c’est donc le bon moment.

Quand on parle de French Tech, on a l’impression qu’il n’existe que Mistral. Qui sont les futurs Mistral ?

Mistral a grandi très vite, poussé par le dynamisme de l’IA. C’est la seule solution européenne qui s’est positionnée sur les LLM face aux géants américains. Ils ont une forte visibilité car c’est ce que le grand public touche du doigt. Mais aujourd’hui, les technologies de l’IA concernent tous les secteurs. Elles sont entre les mains d’entrepreneurs qui œuvrent pour le bien commun, comme la santé. Dans notre programme FrenchTech2030, on voit émerger des start-up qui innovent dans l’IA, la cybersécurité, le quantique, et qui vont bouleverser de nombreux secteurs. Il y a aussi le plan deeptech qui vise à faire émerger des start-up industrielles. Outre Verkor ou Exotec, qui sont déjà des licornes, de nombreuses pépites vont émerger dans tous les secteurs, et pas seulement à Paris. Beaucoup sont encore en early stage, mais ce seront nos futurs géants.

Dans quels secteurs clés la France est-elle forte?

Depuis toujours, la France est bien positionnée dans les greentechs, mais elle l’est aussi désormais dans l’énergie, l’industrie et la santé. Dans l’IA, nous performons car nous avons de très bons chercheurs. Nous comptons HCompany, dont l’innovation est unique au monde. Cette entreprise a été cofondée par Laurent Sifre, un ancien de DeepMind qui s’est associé à un ancien de Palantir venu des États-Unis – au passage, on dit que les entrepreneurs partent, mais j’en vois beaucoup revenir aujourd’hui. Leur spécificité, c’est de faire des agents computer use, c’est-à-dire en capacité de reproduire tout ce que peut faire un humain derrière un ordinateur, supprimant ainsi les tâches sans valeur ajoutée qui prennent du temps. Cela peut, par exemple, alléger le parcours d’un patient qui arrive aux urgences, il y a autant de cas d’usages que d’entreprises. Dans la santé, nous avons des start-up intéressantes comme Aqemia et WhiteLab Genomics. Raccourcir les temps de recherche de médicaments, cela sert le progrès de tous. Nous comptons les meilleures entreprises mondiales dans le quantique avec Alice&Bob ou Pasqal. Il y a cinq voies pour faire du quantique et nous avons des entreprises phares sur ces cinq axes. Je voudrais souligner aussi que 56 % des entreprises et des start-up sont créées en dehors de l’Ile-de-France et s’appuient sur les secteurs clés des régions. C’est l’une des forces de la mission French Tech : nous nous appuyons sur 17 capitales et 31 communautés partout en France, qui fédèrent un écosystème tech adapté aux caractéristiques des territoires. Il y a quelques années, il y avait moins de financements en région, aujourd’hui, les fonds investissent à plus de 50 % dans des start-up régionales, à une exception près, l’IA. Il y a encore un décalage sur le financement : 44 % des start-up d’IA sont en région, s’étant créées tout de suite autour des neuf clusters d’IA régionaux. Pourtant, elles ne captent que 7 % des investissements en IA aujourd’hui. Nous nous appuyons sur 17 capitales et 31 communautés partout en France, qui fédèrent un écosystème tech adapté aux caractéristiques des territoires.

Diriez-vous qu’il y a une bulle de l’IA qui va mal se terminer ou que s’il y a des morts, c’est normal et que l’important, c’est de garder quelques valeureux combattants à la fin?

Oui, c’est normal, c’est le lot de toute révolution et celle-ci va sans doute même surpasser celle d’internet. On n’a jamais vu une transformation technologique aussi profonde et rapide, et je pense que les investisseurs, avec l’expérience d’autres révolutions, sont plus aguerris et ne font pas n’importe quoi. Ils ont l’habitude et savent comment cela se passe. Je pense même que cela va tellement vite dans l’IA que cela peut être un frein pour investir vite, avec des fonds qui se demandent si une start-up est sur la bonne innovation ou s’il faut attendre la prochaine. Il y aura forcément de la casse, mais cela reste du capital-risque. On souhaite qu’il y ait le moins d’échecs possibles car nous avons de très bons talents en France.

Certains de ces talents sont dans le monde académique. La France compte cette année un nouveau prix Nobel de physique, Michel Devoret, récompensé pour ses travaux sur le quantique. Les start-up collaborent-elles bien avec la recherche publique ?

Cela fait partie des axes d’amélioration, mais nous avons des structures qui le permettent, avec des écoles impliquées qui sont au cœur de l’écosystème, comme Paris-Saclay, les sociétés d’accélération du transfert de technologies et les pôles universitaires d’innovation en région. Il y a la volonté de travailler ensemble. Le plan deeptech n’a que 5 ans. Nous essayons de faire encore plus le lien entre les start-up et le monde académique, mais il faut voir le chemin parcouru. Les passerelles existent et des start-up issues du monde de la recherche émergent.

Mario Dhragi disait qu’il fallait penser l’innovation à l’échelle européenne. Vous vous appelez la French Tech, est-ce cohérent ?

Il y a des accords entre États quine sont pas de notre ressort. Nous, notre mission c’est de mettre en valeur la French Tech à l’international, de s’assurer de ses financements, de lui fournir du business. Les deux volets sont complémentaires. Le fonctionnement européen est très important pour nos entreprises car elles travaillent déjà avec des clients européens, et il faut que le marché européen soit plus fort. Et c’est ce que l’on fait avec le programme « Je choisis la French Tech ». Au départ, il liait les start-up et les grands comptes français, mais aujourd’hui il est porté par le Medef, Numeum, France Digitale qui, eux, œuvrent au niveau européen. Un « Choose European Tech » serait parfaitement cohérent. Plus on a de clients européens, plus on aura du business pour nos start-up françaises.

“Les grands comptes ont un rôle clé à jouer dans les exits des start-up”PHOTOS : CÔME SITTLER
Julie Huguet

Quel est votre premier bilan de ce programme, « Je choisis la French Tech » ?

Des centaines d’entreprises l’ont rejoint et s’engagent à participer à des rencontres avec les start-up sur le territoire. En deux ans, nous avons créé plus de 12000 mises en relation. Nous comptons 90 partenaires institutionnels et 11 grands comptes qui s’engagent à une transformation plus profonde. Les derniers qui nous ont rejoints sont BNP Paribas, Capgemini et Sopra Steria. Ces 11 grands comptes se sont engagés à dépenser plus d’un milliard d’euros par an auprès des start-up françaises. Ces entreprises se sont engagées à sensibiliser les comex et l’ensemble de leur équipe avec des référents dédiés. Il y a aussi des groupes de travail sur les bonnes pratiques. En cette fin d’année, nous allons avancer sur la commande publique en impliquant les acteurs concernés.

Le contexte politique de la France pose-t-il un problème d’attractivité?

Je vois des entrepreneurs toute la journée en France ou à l’étranger, j’étais la semaine dernière dans les pays du Golfe. Tous me le disent : « Un entrepreneur a l’habitude de gérer des changements, il fait avec le contexte, il s’adapte. » La France reste un terrain propice à l’innovation et à la création d’entreprises, nous avons énormément d’aides publiques, de structures, nous avons Bpifrance. Le niveau d’accompagnement est reconnu par tous comme très élevé par rapport à de nombreux pays. Et oui, il y a de l’instabilité, alors on va se concentrer sur ce qui importe pour les entrepreneurs, l’exit, l’investissement, le business… Le dernier challenge pour la French Tech, c’est plus de diversité. C’est sur ma feuille de route et cela se résoudra avec l’écosystème.

Parcours

Engagée

« Entrepreneur, c’est le plus beau métier du monde. C’est un apprentissage permanent », estime Julie Huguet, la directrice générale de la mission French Tech, dont elle a pris les commandes en septembre 2024. Cette Savoyarde de 40 ans sait de quoi elle parle, puisqu’elle a créé en 2016 une start-up dans le domaine des ressources humaines, Coworkees. Une plateforme qui met en relation les travailleurs freelance et les entreprises. « L’ entrepreneur est un pompier qui éteint des feux en permanence tout en gardant une vision », assure-t-elle. En 2021, elle revend Coworkees à Freelance.com, une société déjà cotée, où elle restera deux ans. En parallèle, elle s’était engagée dans les réseaux régionaux, devenant la présidente de la French Tech Alpes de 2020 à 2024. Diplômée de l’EM Lyon, après une courte expérience dans la banque, elle a acquis des compétences en gestion, en stratégie et en marketing, comme chef de projet dans l’horlogerie, chez Franck Muller, de 2008 à 2015.



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