Dans le cadre d’un appel d’offres, le groupe aéronautique cherche une offre de cloud “souverain” pour migrer certaines de ses applications les plus critiques. Il invoque des enjeux de souveraineté et de continuité opérationnelle, tout en reconnaissant une incertitude sur la capacité du marché à répondre à ses exigences.
Airbus se prépare à lancer un appel d’offres pour migrer ses workloads les plus critiques vers un cloud européen dit “souverain”. La décision finale sera prise avant l’été.
Plus de 50 millions d’euros
Le contrat envisagé serait de long terme, pouvant aller jusqu’à dix ans, pour un montant estimé à plus de 50 millions d’euros, avec un objectif de prévisibilité des prix sur toute la durée.
Cette information, révélée pour la première fois par le média Le registrea été confirmée par l’industriel auprès de L’Usine Digitale.
Le groupe aéronautique, qui a déjà consolidé son parc de data centers, envisage désormais de déplacer plusieurs applications clés aujourd’hui hébergées on-premise. Sont notamment concernés l’ERP, les systèmes d’exécution industrielle, les outils de gestion de la relation client ainsi que les plateformes de gestion du cycle de vie des produits, incluant les conceptions d’avions.
S’assurer que les données restent sous contrôle européen
La démarche est motivée par des exigences de souveraineté numérique et de protection des données stratégiques. « Nous avons besoin d’un cloud souverain parce qu’une partie des informations est extrêmement sensible d’un point de vue national et européen“, a expliqué Catherine Jestin, executive vice president digital d’Airbus et membre de Gaia-X. « Nous voulons nous assurer que ces informations restent sous contrôle européen”, a-t-elle poursuivi.
« Pour simplifier, Airbus considère trois dimensions dans le choix d’un cloud souverain / de confiance : la dimension technique, la dimension juridique, la dimension opérationnelle”, a détaillé un porte-parole de la société auprès de L’Usine Digitale.
Trois types d’acteurs
Sur le plan technique, il décrit un marché encore hétérogène. « Pour la dimension technique, les offres aujourd’hui se structurent autour de trois types d’acteurs : (i) les fournisseurs européens, y compris les consortiums issus des projets européens IPCEI-CIS, (ii) les partenariats liant des acteurs européens à un hyperscaler, (iii) les hyperscalers développant leurs offres dites souveraines. »
Et de préciser : “Chaque type d’acteur a ses caractéristiques propres qui doivent être analysées dans le détail. Les offres des hyperscalers sont en général techniquement plus matures et plus complètes. Les offres européennes sont plus récentes et souvent limitées à de l’IaaS (Infrastructure as a Service), les services PaaS (Platform as a Service) et SaaS (Software as a Service) étant encore peu développés».
Protéger les données les plus sensibles
La dimension juridique constitue un autre pilier du cahier des charges. “Nous cherchons une solution immune aux lois extraterritoriales car nous devons protéger nos informations les plus sensibles comme notre propriété intellectuelle, nos travaux de recherche avancée, nos contrats commerciaux ou encore nos informations financières”, a détaillé l’industriel.
Le porte-parole souligne toutefois l’absence de cadre hétérogène à l’échelle européenne. “A ce jour, l’harmonisation des critères de souveraineté à l’échelle européenne n’est pas finalisée, si bien que chaque État membre a sa propre définition de cloud souverain à l’intérieur de ses frontières”, a-t-il indiqué.
Le groupe observe néanmoins une évolution positive évoquant “une accélération de la convergence, grâce par exemple aux travaux du Cigref (Trusted Cloud Reference Document publié fin 2023), de Gaia-X (Policy Rules Document publié en septembre 2024) et de la Commission européenne (Cadre de souveraineté du cloud publié en octobre 2025)».
Assurer la continuité de service
Sur le plan opérationnel, la continuité de service est présentée comme un impératif industriel. “Nous avons besoin que nos partenaires cloud puissent garantir la continuité des opérations, toute interruption de nos services numériques ayant des conséquences significatives sur notre capacité à produire des avions et à supporter la flotte en service de nos clients”, explique le porte-parole.
Ce projet de migration s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu, marqué par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et par une vigilance accrue des entreprises européennes vis-à-vis de leur dépendance aux fournisseurs américains. Ces derniers sont notamment soumis au Loi sur le NUAGE qui permet aux autorités américaines d’accéder, sous certaines conditions, aux données hébergées par les fournisseurs du pays, quelle que soit leur localisation dans le monde.
80% de chance de trouver une alternative
Dans ce contexte, Airbus s’interroge également sur la capacité des fournisseurs européens à atteindre l’échelle nécessaire. “Si vous me demandiez aujourd’hui si nous trouverons une solution, je dirais 80/20″, résume Catherine Jestin.
Airbus n’envisage toutefois pas de renoncer à sa trajectoire cloud. “Nous restons confiants dans l’émergence, à terme, d’offres souveraines européennes qui répondront à nos besoins de continuité opérationnelle et d’immunité face aux lois extraterritoriales.»
Faire converger les besoins des industriels
Ces besoins dépassent largement le seul périmètre du groupe : “nos besoins ne sont pas spécifiques à Airbus mais concernent beaucoup d’organisations européennes, privées ou publiques, grandes ou petites”. Airbus estime que cette convergence des attentes pourrait structurer le marché : “à mesure que les fournisseurs de services cloud verront les mêmes besoins et critères de souveraineté et de sélection à travers l’Europe, le marché deviendra suffisamment attractif pour accélérer le développement d’offres souveraines correspondantes”.
Dans l’intervalle, le groupe privilégie une approche graduelle. “Dans ce contexte, Airbus croit en sa stratégie de migration multi-cloud (souverain et non souverain) et à son potentiel d’innovation. Cependant, Airbus se réserve la possibilité de l’étaler dans le temps tant que les offres de cloud souverains ne sont pas au niveau souhaité“, a conclu le porte-parole.


