Pendant des années, un PokéStop de Pokémon Go a été visible sur Little Saint James, l’île privée de Jeffrey Epstein. Niantic l’a supprimé le 9 février 2026, après l’alerte d’internautes.
Un PokéStop de Pokémon Go, localisé sur Little Saint James, propriété privée associée à l’affaire Jeffrey Epstein, est resté accessible dans le jeu pendant plusieurs années. Niantic a confirmé l’avoir retiré le 9 février 2026, une décision déclenchée après que des internautes ont mis en lumière son existence. Le cas interroge la solidité des garde-fous de Niantic et de son programme Wayfarer, censé n’accepter que des points d’intérêt atteignables à pied, de façon sûre et légale. Il révèle aussi, en creux, une réalité cyber : la carte d’un jeu en réalité augmentée est une base de données, donc une surface d’attaque, d’abus et de réputation.
Comment un lieu privé devient un point d’intérêt mondial
Pokémon Go, lancé en 2016, superpose des créatures virtuelles au monde réel. Le joueur se déplace, la carte suit, et des PokéStops, adossés à des lieux physiques, délivrent objets et ressources. Le point en cause portait le nom « Sun Dial » ou « Sun Clock », cadran solaire, et renvoyait à une structure circulaire située au centre de l’île. Ce détail compte : comme tous les PokéStops, il n’était pas une simple étiquette fantaisiste, mais un enregistrement dans la base de données de Niantic, avec un titre, une photo, une description et des coordonnées GPS.
Le mécanisme de propagation explique le paradoxe. Niantic mutualise ses lieux sous forme de « Wayspots », utilisés par plusieurs jeux, dont Ingress. Dans cet écosystème, des joueurs peuvent proposer des portails, points d’intérêt réels, via une candidature communautaire. Après validation par d’autres joueurs, puis par Niantic, l’entrée rejoint la base commune. Pokémon Go peut ensuite en hériter automatiquement et l’afficher, sans qu’un humain ne revalide chaque usage, à chaque endroit, pour chaque jeu.
Pour Little Saint James, des recoupements menés par des joueurs et des journalistes dessinent un scénario plausible. Le cadran solaire aurait été soumis comme portail Ingress entre 2020 et 2021, donc après la mort d’Epstein en 2019. La photo associée au PokéStop viendrait d’une vidéo de drone publiée sur YouTube la même année, montrant la structure vue du ciel. Cela change l’interprétation : on ne parlerait pas d’un reliquat ancien, hérité du lancement de Pokémon Go, mais d’une création relativement récente, rendue possible par des images accessibles en ligne et par une validation à distance.
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Le cœur du problème est moins « comment quelqu’un a pu y aller » que « comment l’accès a pu être supposé« . Les règles de Wayfarer exigent un accès légal et sécurisé à pied. Une île privée, inaccessible au public, ne répond pas à ces critères. Pourtant, le point a existé, preuve qu’un contrôle peut être contourné, ou qu’il a été appliqué de façon insuffisante, ou encore qu’il a été validé sous des hypothèses erronées. En cybersécurité, c’est un classique : quand la chaîne de confiance repose sur une communauté et des signaux indirects, l’erreur, l’abus ou la tromperie deviennent des vecteurs.
Spoofing, vérification et angles morts de la donnée de localisation
Si le PokéStop était là depuis plusieurs années, comme l’explique Numerama, pourquoi l’affaire surgit-elle seulement maintenant ? Le contexte a joué. L’attention autour de Little Saint James a été ravivée après la publication, le 30 janvier 2026, par le Department of Justice américain, de près de trois millions de pages de documents liés à l’affaire Epstein. Dans le bruit des réseaux, un détail technique est devenu une histoire publique : un marqueur de jeu, sur une île devenue symbole. ZATAZ a pu retrouver des documents du violeur américain parlant de Pokemon Go. Je vous expliquais, il y a peu, l’interet d’Epstein pour la cybersécurité et les hackers.
La vérification, elle, a emprunté une voie grise. Comme l’île est privée et inaccessible, seuls des joueurs recourant au GPS spoofing, interdit par les conditions d’utilisation, pouvaient s’y « rendre » virtuellement. Sur Reddit, des internautes ont affirmé voir le PokéStop. Un journaliste de Kotaku a confirmé en procédant de la même manière. Ce point mérite d’être compris : le spoofing ne crée pas un PokéStop. Il modifie la position déclarée par le téléphone, ce qui permet d’afficher et d’interagir avec ce qui existe déjà côté serveur. Si le nom, la photo et les objets se comportent normalement, c’est que l’entrée est bien présente dans la base de Niantic.
L’élément décisif est venu de l’éditeur lui-même. Niantic a confirmé à GamingBible avoir retiré le PokéStop le 9 février 2026. Cette suppression vaut reconnaissance de l’existence du point, et suggère un non-respect des critères, notamment l’accès public sécurisé. Immédiatement, une autre question a émergé, plus sensible : l’entreprise devrait-elle révéler qui a interagi avec ce PokéStop, en supposant qu’il reste des logs ? Sur le plan cyber, la tentation est compréhensible, mais la conclusion ne l’est pas. Des coordonnées GPS enregistrées par un serveur ne prouvent pas un déplacement réel. Elles prouvent une position déclarée, et le spoofing illustre précisément l’écart entre donnée et réalité.
Dans le même esprit, il est plausible que la soumission et la validation aient été réalisées à distance, à partir de coordonnées et d’images en ligne, plutôt que depuis l’île. Rien ne permet non plus d’affirmer qu’Epstein, ou ses victimes, aient joué à Pokémon Go. Un détail, toutefois, ajoute une ombre narrative : le 13 juillet 2016, quelques jours après la sortie du jeu, Epstein a envoyé un courriel à Sheikh Fahad Bin Hamad bin Khalifa Al Thani, évoquant Pokémon Go comme « le premier des jeux en réalité augmentée », citation figurant dans un document publié par le Department of Justice que ZATAZ a retrouvé.
Le PokéStop a disparu, mais l’épisode rappelle qu’une base géolocalisée, même ludique, peut devenir un enjeu d’intégrité, de preuve et de renseignement, parce que la donnée de localisation raconte toujours plus qu’elle ne devrait.



