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Pourquoi les États-Unis peuvent détruire les camps terroristes au Nigeria, mais pas le terrorisme – spécialiste de la sécurité

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Lu il y a 9 minutes



Les frappes aériennes militaires américaines contre des militants liés à l’État islamique dans le nord-ouest du Nigeria le jour de Noël 2025 ont attiré l’attention du monde entier. L’accent était mis sur les implications juridiques internationales et sur la question de savoir si le gouvernement nigérian avait consenti aux frappes.

Je suis un spécialiste de la paix et de la sécurité et j’ai mené des recherches sur la longue campagne de violence de Boko Haram. La recherche montre que les activités du groupe ont entraîné d’importantes pertes en vies humaines et des destructions matérielles, ainsi que des déplacements internes à grande échelle. Cela nécessite des réponses intégrées en matière de sécurité, d’aide humanitaire et de gouvernance.

À mon avis, se concentrer sur les frappes aériennes risque d’obscurcir la vraie question : pourquoi le terrorisme continue-t-il au Nigeria ?

Mon argument est que ce n’est pas l’absence de force militaire. Mes recherches montrent que le problème de la violence persistante est enraciné dans l’échec de la gouvernance à tous les niveaux de la société. Les frappes aériennes ne s’attaquent pas aux conditions politiques, économiques et sociales qui permettent aux groupes armés de survivre, de s’adapter et de recruter.

La violence armée s’est développée là où l’autorité de l’État est exercée de manière prédatrice, sélective ou irresponsable. Le terrorisme au Nigeria a prospéré parce que l’État a trop souvent échoué à gouverner de manière juste, cohérente et crédible.

Dans le nord-est du Nigéria, par exemple, les efforts de lutte contre le terrorisme ont été compromis, car les civils déplacés ne peuvent toujours pas rentrer en toute sécurité et les conflits fonciers ne sont pas résolus. Ce qu’il faut, c’est investir dans la protection des civils et dans des processus de réconciliation locaux qui rétablissent la confiance entre les communautés et l’État.

Des enseignements similaires peuvent être observés dans certaines parties du bassin du lac Tchad, où l’aide humanitaire et les réformes de la gouvernance locale se sont révélées plus efficaces pour stabiliser les communautés que les seules opérations militaires.

La force militaire peut jouer un rôle pour contenir les groupes armés. Mais il doit s’inscrire dans un projet plus vaste de reconstruction politique, de responsabilité institutionnelle et de renforcement de la confiance sociale. Cela signifie restaurer la présence de l’État non seulement par le biais de soldats, mais aussi par le biais de services publics fiables dans les communautés les plus touchées par la violence et les déplacements.

Récits, légitimité et insécurité

À la suite de la grève, le président Donald Trump a annoncé l’opération dans une publication sur les réseaux sociaux en termes moraux et religieux. Il a décrit l’attaque comme des représailles contre des militants qui tuaient des chrétiens. Il a décrit la grève comme étant à la fois moralement nécessaire et stratégiquement décisive.

Ce cadre, largement rapporté par Reuters et amplifié dans les médias et les plateformes sociales américaines, a trouvé un fort écho dans le discours politique de Washington. De grands médias américains, dont CNN, ont souligné que la réalité de la violence au Nigeria était plus complexe qu’une simple binaire religieuse.

De leur côté, les responsables nigérians ont souligné la souveraineté, la coordination et le caractère non sectaire de l’insécurité dans le pays. Dans un communiqué rapporté par Reuters, le ministère des Affaires étrangères a souligné que le terrorisme au Nigeria affectait les citoyens sans distinction de religion ou d’origine ethnique. Il met en garde contre les discours susceptibles d’attiser les divisions sectaires. Selon le ministère nigérian des Affaires étrangères, « la violence terroriste sous toutes ses formes, qu’elle soit dirigée contre les chrétiens, les musulmans ou d’autres communautés, reste un affront aux valeurs du Nigeria et à la paix et à la sécurité internationales ».

Là où la gouvernance est fragile, un cadre moral imposé de l’extérieur peut aggraver la méfiance, accentuer les divisions sociales et offrir aux groupes armés de nouveaux discours à exploiter.

Présenter l’insécurité comme une guerre de religion est analytiquement inexact. C’est également stratégiquement dangereux. Les groupes armés s’appuient fréquemment sur de telles idées pour recruter, radicaliser et justifier la violence.

La validation externe de ces idées, même involontairement, peut devenir un atout de propagande pour les militants opérant dans des contextes de faible légitimité étatique comme le Nigeria.

Le succès militaire n’est pas le succès en matière de sécurité

Les déclarations militaires américaines ont décrit la frappe comme ayant détruit les infrastructures des militants et perturbé les opérations. Les rapports de Premium Times et de Reuters ont indiqué que des camps et des installations avaient été touchés. Pourtant, les informations publiques sur les pertes de leadership, les perturbations du commandement et du contrôle ou les réseaux financiers restent limitées.

Sans clarté sur ce qui s’est passé, les affirmations de succès n’apportent que peu de choses aux Nigérians qui continuent de vivre dans l’insécurité.

La perturbation tactique peut interrompre la planification et les mouvements, mais elle ne démantèle pas les réseaux intégrés dans les économies locales de coercition, de taxation et de protection.

Aller au cœur du problème

La violence militante au Nigeria s’inscrit dans un paysage plus large de retrait de l’État, d’autorité informelle et d’économies de survie. De vastes zones de territoire rural dans le nord-est restent effectivement non gouvernées.

La sécurité et la justice sont assurées par des acteurs armés et des réseaux criminels, et non par l’État. Dans de tels environnements, le terrorisme est moins une invasion extérieure qu’un symptôme d’effondrement institutionnel systémique.

Les interventions militaires peuvent perturber temporairement ces systèmes. Mais sans restaurer la gouvernance, ils laissent intactes les structures qui reproduisent la violence.

Le gouvernement peut restaurer la gouvernance en procédant comme suit.

Reconstruction politique : Reconstruire les institutions locales en impliquant les populations déplacées, les chefs traditionnels, les femmes et les jeunes, plutôt que de s’appuyer uniquement sur l’autorité étatique centralisée. Le chômage, les conflits fonciers et l’exclusion politique ont créé des conditions propices à la violence. Ce qu’il faut, c’est réinvestir dans les moyens de subsistance, l’éducation et une gouvernance foncière équitable.

Responsabilité institutionnelle : cela signifie restaurer la confiance dans l’État nigérian, en particulier dans les communautés touchées par le conflit où les forces de sécurité sont perçues comme abusives ou corrompues. Des mécanismes de responsabilisation sont nécessaires pour enquêter sur les abus et indemniser les victimes. Cela nécessite des systèmes transparents de gestion des activités humanitaires et des fonds de reconstruction. Les citoyens peuvent avoir plus confiance dans l’autorité de l’État lorsqu’ils constatent que la corruption est combattue et que la justice est appliquée.

Renforcement de la confiance sociale : les processus communautaires de consolidation de la paix et de reconstruction inclusive sont essentiels pour réparer les fractures sociales. Lorsque les gens connaissent la sécurité et la dignité dans leur vie quotidienne, la confiance dans les institutions de sécurité peut revenir.

Le succès de la lutte contre le terrorisme au Nigeria ne doit pas être mesuré uniquement par le nombre d’insurgés neutralisés, mais aussi par la question de savoir si l’autorité de l’État apparaît plus légitime qu’auparavant. Une paix durable dépendra moins des gains militaires tactiques que du rétablissement de la confiance du public. Cela se fera grâce à une gouvernance responsable, à la protection des civils et à une reprise économique inclusive.

Écrit par Obasesam Okoi, professeur agrégé, Université de St. Thomas.

Republié avec la permission de La conversation. L’article original peut être trouvé ici.



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