
A la tête de la Direction générale de l’armement, Patrick Pailloux va disposer d’un budget record de 42 milliards d’euros pour réarmer la France en 2026. Du jamais vu. En mettant en place une «DGA de combat», il veut travailler plus efficacement avec les fournisseurs traditionnels de la défense tout en s’ouvrant aux industriels civils comme Renault pour la production de drones.
Pour Patrick Pailloux, arrivé à la tête de la DGA (Direction générale de l’armement) en novembre 2025, les dossiers prioritaires s’accumulent. Si sa mission est la même que tous ses prédécesseurs à ce poste, s’assurer que les armées françaises disposent des meilleurs équipements militaires possibles grâce à une industrie de l’armement compétitive et souveraine, elle s’opère dans un contexte inédit de réarmement mondial.
Parmi les priorités de l’ancien directeur technique de la DGSE, la réussite du chantier de l’économie de guerre. Un sujet d’autant plus sensible que le président de la République s’était publiquement inquiété de la compétitivité des industriels français de l’armement à l’occasion de ses vœux aux armées prononcés sur la base aérienne d’Istres le 15 janvier dernier. «On est en train de se faire sortir du marché», les avait-il interpellés.
A l’occasion de sa première prise de parole devant la presse le 4 février, Patrick Pailloux a donné une idée du réarmement en cours pour les armées françaises. L’agence devrait passer pour 42 milliards d’euros de commandes en 2026. Un record ! Cela permettra notamment l’achat de munitions en quantité (missiles de moyenne et longue portée, kits de propulsion et de guidage des bombes du Rafale, obus de 155 mm, drones kamikaze…), la rénovation à mi-vie du Rafale (moteur, capteurs…), et l’acquisition de capacités supplémentaires (une cinquième frégate de premier rang, des véhicules du programme Scorpion pour l’Armée de terre….). En 2025, les commandes avaient déjà atteint un plus haut à 38 milliards d’euros, contre 20 milliards d’euros en 2023. «On n’a jamais passé autant de commandes. C’est un record toutes catégories», souligne le DGA. L’an dernier, l’effort de commandes avait porté sur les grands programmes d’armement (missile M51 de la dissuasion nucléaire, le porte-avions de nouvelle génération, le sous-marin nucléaire de troisième génération, radar de surveillance de l’espace, …). En 2025, la DGA a réalisé des paiements pour 19 milliards d’euros auprès des industriels de l’armement.
Pour atteindre ces ambitions, la DGA sait qu’elle doit également faire appel à des acteurs civils. C’est le cas de Renault pour la production du drone kamikaze à longue portée Chorus qui sera produit dans ses usines du Mans et de Cléon, comme L’Usine Nouvelle l’avait révélé en janvier. Dans cette opération, la DGA assume de prendre un risque inédit. «On a toute confiance dans le projet mais de fait on prend un énorme risque. En mode normal, on ne l’aurait pas fait ainsi», reconnait le DGA. L’objectif est en effet d’aller très vite, en allant directement au résultat, quitte à court-circuiter certaines étapes de levée des risques. La première expérimentation est prévue à la fin de l’année. La DGA travaille par ailleurs avec d’autres sous-traitants automobiles mais ne veut pas dévoiler leurs noms.
Concernant les acteurs de la BITD (base industrielle et technologique de défense), le DGA est revenu sur le cas de LMB Aerospace racheté par un groupe américain. Cette PME fournit notamment des ventilateurs pour le Rafale. «A l’instant T, s’ils venaient à nous manquer, ça nous poserait un problème» a reconnu le successeur d’Emmanuel Chiva. La DGA a estimé qu’il faudrait dans un cas pareil 18 mois pour monter une chaine de fabrication pour produire un équipement similaire. Pour éviter une telle situation, après une expertise «clinique» de la situation, la France a obtenu des gages significatifs de la part de Loar, l’acheteur américain. «On a obtenu des engagements qui vont bien au-delà de ce qu’on a réellement besoin. Je suis ultra serein» a confié le délégué à l’armement.
Tout faire pour sauver le SCAF
Dans son volontarisme affiché, le délégué a reconnu une crainte. «Mon cauchemar, c’est qu’il nous arrive dans l’armement, ce qui est arrivé dans le spatial», a précisé Patrick Pailloux. En clair, la DGA craint l’arrivée d’un nouvel acteur dans l’industrie de défense aussi disruptif qu’a pu l’être SpaceX pour le secteur spatial. En concevant une fusée réutilisable capable d’être tirée à des cadences jamais vues, la société d’Elon Musk exerce une domination outrageuse dans le marché des lancements spatiaux. Pour éviter cela, le dirigeant veut révolutionner la manière de travailler de la DGA notamment en co-localisant ses ingénieurs le plus en amont possible avec les experts des forces armées et les industriels pour raccourcir les cycles d’innovation et d’acquisition de capacités. Aujourd’hui, la société américaine Anduril fait clairement figure d’épouvantail pour les acteurs traditionnels de l’armement en développant des systèmes d’armes à base d’intelligence artificielle, susceptibles d’être produits en masse et à bas coûts.
Le dossier le plus problématique pour le nouveau patron de la BITD française est celui du SCAF, le système de combat aérien du futur. Le programme dans sa version initiale semble être condamné car les deux avionneurs, Dassault Aviation et Airbus, ne trouvent pas d’accord sur le partage industriel. «On fait tout ce qu’on peut pour sauver ce programme», précise le DGA, défenseur des coopérations franco-allemandes. Son seul levier pour ramener à la raison les industriels ? Le financement par les différents Etats, la France, l’Allemagne et l’Espagne. «Ce n’est pas l’industriel qui investit. C’est nous qui payons les développements». La pression est d’autant plus forte pour Patrick Pailloux que la France est le pilote étatique du SCAF, et qu’Emmanuel Macron a fait de ce sujet un test de crédibilité dans la capacité de la France et de l’Allemagne de mener un grand programme d’armement.


