
La destitution par l’armée américaine du président vénézuélien Nicolás Maduro a provoqué une onde de choc bien au-delà de l’Amérique latine. En Afrique, cette décision a suscité indignation et malaise. Pour de nombreux gouvernements africains, l’événement a ravivé des inquiétudes de longue date concernant la souveraineté, l’intervention extérieure et la fragilité du droit international dans un monde de plus en plus polarisé.
L’Afrique du Sud l’a décrit comme une violation manifeste de la Charte des Nations Unies (ONU), qui interdit aux États membres de menacer ou de recourir à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État. L’Afrique du Sud a fait valoir que la charte n’autorise pas une intervention militaire extérieure dans des questions relevant de la juridiction intérieure d’un pays souverain.
Cette position n’était pas simplement légaliste, mais reflétait une sensibilité africaine profondément enracinée, façonnée par des décennies d’ingérence extérieure.
Le Ghana a été encore plus explicite, condamnant catégoriquement le recours à la force, affirmant que l’opération violait la Charte des Nations Unies, le droit international ainsi que la souveraineté et l’intégrité territoriale du Venezuela.
Les autorités ghanéennes ont averti que les tentatives visant à imposer un contrôle externe sur un autre pays – y compris sur ses ressources naturelles – posaient de graves risques pour la paix et la stabilité mondiales. Ce langage faisait écho au malaise persistant des États africains face aux interventions axées sur les ressources, déguisées en opérations de sécurité.
L’Union africaine (UA) a exprimé son inquiétude face à l’enlèvement de Maduro, affirmant que les défis internes complexes du Venezuela ne pourraient être résolus que par un dialogue politique inclusif entre les Vénézuéliens eux-mêmes. Le Tchad, faisant écho à ce sentiment, a souligné son engagement en faveur du respect du droit international et de la préservation de la paix, de la stabilité et de l’intégrité territoriale du Venezuela.
Prises ensemble, ces réactions révèlent un instinct africain commun : rejeter la normalisation du changement de régime par la force, quelle qu’en soit l’objectif ou la justification.
Certains pourraient considérer ces réactions comme incompatibles avec la position de l’Afrique face à l’invasion russe de l’Ukraine. Mais cette lecture est trompeuse. Ce que l’Afrique démontre, ce n’est pas une incohérence, mais une continuité – même avec des variations de ton.
En 2022, l’Afrique du Sud a appelé la Russie à retirer ses forces d’Ukraine conformément à la Charte des Nations Unies, qui enjoint aux États de résoudre leurs différends de manière pacifique. Même si Pretoria a évité de condamner ouvertement Moscou en termes idéologiques, elle n’a pas approuvé la violation de la souveraineté de l’Ukraine.
Le Ghana, quant à lui, a été sans équivoque : la ministre des Affaires étrangères Shirley Ayorkor Botchwey a qualifié l’invasion russe d’« attaque non provoquée » contre la souveraineté et l’intégrité territoriale d’un État membre de l’ONU.
La différence entre les réponses à l’Ukraine et au Venezuela réside moins dans le principe que dans le registre et la posture diplomatique. Les États africains ont toujours défendu la souveraineté et le droit international ; ce qui varie, c’est le contexte politique, l’équilibre des pouvoirs en jeu et l’espace disponible pour une escalade rhétorique. La même chose peut être observée au sein de la Commission de l’Union européenne, dont les réactions à l’égard de l’Ukraine divergent fortement de ce qu’elle a dit à propos du Venezuela.
L’action militaire américaine contre le Venezuela soulève une question encore plus inconfortable pour l’Afrique : dans un monde où le plus fort est juste, comment peut-on protéger la souveraineté ? Par ailleurs, comment un alignement sur la Russie et la Chine pourrait-il dissuader une intervention unilatérale des États-Unis ?
Le Venezuela, comme l’Iran, entretient des liens politiques et économiques étroits avec Moscou et Pékin. Pourtant, aucune des deux puissances n’avait la volonté – ni la capacité – d’empêcher l’action militaire américaine. Cela révèle un paradoxe central du monde multipolaire : les puissances émergentes peuvent avoir une puissance économique et une influence diplomatique, mais la domination militaire américaine est sans égal.
Les décideurs politiques africains devraient évaluer la valeur protectrice des BRICS, de la coopération Sud-Sud ou de la couverture stratégique entre grandes puissances. Ces cadres peuvent élargir l’espace diplomatique, mais ils ne constituent pas un bouclier de sécurité contre les hégémons effrénés.
Les récentes pressions américaines sur des pays comme l’Afrique du Sud et le Nigeria ont encore compliqué la situation de l’Afrique. Cela a eu pour effet de donner à réfléchir, renforçant l’idée selon laquelle l’influence continentale ne se traduit pas nécessairement par une immunité stratégique. Les pays africains ne devraient donc pas mal interpréter l’épisode vénézuélien à travers le prisme simpliste des « impérialistes contre les damnés de la Terre », compte tenu en particulier des intérêts américains liés au pétrole.
Ce cadre occulte une réalité gênante : le Venezuela et l’Iran sont gouvernés par des régimes dont la légitimité démocratique a été remise en question à plusieurs reprises. Cela ne justifie pas une agression extérieure, mais met en évidence une vulnérabilité que les puissances étrangères peuvent être promptes à exploiter. Le contraste avec l’Ukraine, qui a réussi à contenir les assauts russes, est frappant.
Face à cette réalité, les dirigeants africains pourraient être tentés de poursuivre deux stratégies apparemment rationnelles : premièrement, renforcer la militarisation et la sécurisation de leurs régimes ; deuxièmement, chercher un compromis avec Washington. Les deux voies sont politiquement opportunes – et stratégiquement erronées.
En se concentrant sur la sécurité du régime plutôt que sur la légitimité populaire, les dirigeants risquent de saper le seul bouclier véritablement durable contre les ingérences extérieures : le consentement et la mobilisation de leur propre peuple. Il est difficile d’ignorer la leçon symbolique du Venezuela : si Maduro avait bénéficié d’une légitimité électorale incontestée et d’un large soutien populaire, le spectacle de sa capture par une puissance étrangère aurait été politiquement – et peut-être opérationnellement – bien plus coûteux.
La vérité inconfortable est qu’une faible légitimité interne permet souvent une agression externe. Lorsque les gouvernements gouvernent par la coercition plutôt que par le consentement, ils invitent les acteurs étrangers à se présenter comme des arbitres, des exécutants ou des libérateurs apparents.
Alors que le multilatéralisme mondial est confronté à ses assauts les plus durs, les États membres de l’UA doivent réaffirmer leur engagement envers les valeurs qui animent le multilatéralisme africain. Le processus de réforme en cours de l’UA offre l’occasion de redéfinir les principes de souveraineté, d’ordre constitutionnel et de rejet des changements anticonstitutionnels de gouvernement contenus dans l’Acte constitutif.
Cela touche au cœur des modèles de gouvernance des pays africains, de leurs relations avec les citoyens et de leur crédibilité sur la scène mondiale. Éviter ce débat central par des cycles électoraux démagogiques ou des réflexes autoritaires ne fera qu’aggraver la vulnérabilité du continent.
La leçon du Venezuela ne concerne pas seulement la puissance américaine. Il s’agit de la lutte inachevée de l’Afrique pour concilier souveraineté et légitimité, non-alignement et réalisme et principes normatifs et pouvoir. En attendant, le continent continuera de dénoncer les violations du droit international tout en y restant exposé.
Écrit par Paul-Simon Handy, directeur régional pour l’Afrique de l’Est et représentant auprès de l’Union africaine, ISS Addis-Abeba.
Republié avec la permission de ISS Afrique. L’article original peut être trouvé ici.


