
Après l’adoption du budget de la sécurité sociale, les entreprises du médicament déplorent à nouveau la forte contribution de l’industrie pharma aux économies réalisées. Alors que le contexte se crispe à l’international, Anne-Laure Dreno, présidente d’AstraZeneca France, éclaire sur la façon dont la politique du médicament peut aussi influencer les grands choix industriels.
Quel regard portez-vous sur les évolutions en matière de prix du médicament adoptées récemment dans le PLFSS ?
Il y a une accumulation de systèmes de régulation. La clause de sauvegarde a été transformée en taxe mais on ne l’a pas supprimée, elle reste comme un filet de sécurité supplémentaire. Ce mécanisme est unique à la France.
La clause de sauvegarde (NDLR : mécanisme de réversion d’une partie des recettes de l’industrie du médicament lorsque celles-ci dépassent l’objectif fixé par l’État) existe dans d’autres pays mais nous cumulons taxe sectorielle, clause de sauvegarde et baisse de prix. La valeur du médicament s’érode. Pendant ce temps, aux États-Unis, la réévaluation se fait année après année, à hauteur de l’inflation, ce qui creuse l’écart avec la France.
Quelles peuvent être les conséquences sur les investissements industriels ?
Quand on prend des décisions d’investissements, la prévisibilité est fondamentale. J’ai pris mes fonctions en juillet 2023 et, depuis, j’ai connu des changements chaque année sur les modalités de la régulation.
La seule chose dont on peut être certains, c’est le fait que la pression sur le budget du médicament va continuer de s’accroître dans les années à venir. En tant que représentante de la filière française, j’ai à cœur de me dire que je défends l’accès à l’innovation et que je contribue à attirer des investissements industriels sur le territoire. Quand, année après année, je suis difficilement capable de donner de la visibilité, je vais avoir du mal à vendre l’attractivité de la France. La complexité française est illisible à l’international et pour nos maisons mères, à qui on doit donner un plan prévisionnel sur 3 à 5 ans.
Quelles pourraient être les solutions pour financer l’innovation ?
La France investit 11,4 % de son PIB sur la santé en 2024, ce qui la place dans le groupe de tête des pays de l’OCDE. La question est de savoir ce qu’on choisit de rembourser et de ne pas rembourser. Il faut poser la question du déremboursement de certains médicaments. Le reste à charge pour les patients est le plus bas de l’OCDE. Le débat doit être ouvert.
En Italie, le choix a été fait de dérembourser tout une série de médicaments, de privilégier l’accès à l’innovation et cela fonctionne. Je prends l’exemple du paracétamol qui représente plusieurs centaines de millions d’euros de remboursement par an. Je pose la question : est-ce qu’on doit le rembourser en totalité et pour tous ? Je pense qu’il faudrait demander une participation au patient, réinterroger le système et le principe du reste à charge.
De nombreux laboratoires ont récemment claqué la porte du Leem, dont AstraZeneca France fait partie, pour créer un nouveau syndicat, comment expliquez-vous cette fracture entre laboratoires ?
J’y vois avant tout le symptôme d’un budget du médicament qui met les industriels sous pression à un point que chacun essaie de tirer la couverture à soi pour sortir de la crise. Pour moi, la souveraineté et l’innovation sont liées et favoriser la production française commence par mieux valoriser l’innovation. L’objectif n’est pas d’essayer de préserver l’empreinte industrielle ancienne mais de s’assurer que l’on investisse dans les nouvelles technologies.
À titre d’exemple, la France a pris un retard très important dans la bioproduction. Il y a quelques années, la France était le premier producteur de médicaments en Europe, avec une balance commerciale positive, qui est en train de devenir négative. Désormais, on exporte des médicaments à faible valeur ajoutée, et on importe des médicaments à haute valeur ajoutée. Il faut poser cet enjeu de façon factuelle pour mettre plus d’énergie à investir dans l’avenir qu’à préserver l’existant.
« Mettre plus d’énergie à investir dans l’avenir qu’à préserver l’existant »
Vous évoquez aussi l’accès à l’innovation ?
Il y a une compétition mondiale pour accueillir la recherche clinique et mon rôle est de m’assurer que la France sera représentée. D’un point de vue scientifique et clinique, la France a tous les atouts mais la question du prix des médicaments peut remettre en cause certains choix. Un grand laboratoire peut décider de réduire le nombre de sites cliniques en France par rapport à d’autres pays, comme l’Allemagne, jugée plus attractive.
L’autre point crucial est d’aller plus vite en termes d’approbation des essais cliniques. Les autres pays ont des délais plus courts et cela pénalise la France.


