La flambée des prix des puces mémoire n’affecte pas que les fabricants de PC et smartphones. Elle devrait faire grimper les factures cloud au cours de l’année. Et elle force les sous-traitants de l’électronique à faire des stocks qui fragilisent leur marge et leur trésorerie.
Gare aux entreprises qui n’ont pas renouvelé leur stock d’ordinateurs ou leur contrat cloud ! L’électronique connaît une nouvelle flambée de prix, qui touche les composants de mémoire vive, connue sous l’acronyme RAM (de l’anglais random-access memory, mémoire à accès aléatoire). «Les prix des puces mémoire ont doublé depuis l’été 2025, voire triplé pour certaines références», résume John Lorenz, le directeur de l’activité Calcul et mémoire de Yole Group, un cabinet spécialisé dans les semi-conducteurs. Une barrette de RAM de 32 giga-octets, achetée 150 euros il y a un an, peut aujourd’hui se vendre 500 euros ! La faute à l’IA, qui consomme de plus en plus de mémoire pour s’alimenter en données, réorientant une partie de la production vers ses besoins (lire plus bas).
Si les fabricants de smartphones et PC sont les premiers affectés, cette crise touche toutes les entreprises. D’abord parce que le prix du matériel informatique augmente. «Début décembre, j’ai quadruplé mon stock interne de PC, pour avoir entre 100 et 120 d’avance, s’est ainsi prémuni Jean-François Aliotti, co-dirigeant de l’entreprise de services numériques Almond. Les prix n’étaient pas encore en hausse, mais les délais de livraison avaient doublé.» La mémoire étant un composant essentiel des serveurs, les prix des solutions d’hébergement informatiques devraient aussi s’envoler.
Les filières aval doivent s’inquiéter
Avec déjà de premiers cas parmi les sociétés qui hébergent leurs données et applications en propre ou dans un datacenter de colocation. «Une entreprise qui devait renouveler son contrat d’hébergement informatique en début d’année a vu son prix doubler», rapporte ainsi Jean-François Aliotti. Et pour celles qui s’appuient sur le cloud, le répit devrait être de courte durée. «Les derniers contrats Azure qu’on a signés pour des clients fin 2025 n’avaient pas encore de hausse de prix, car Microsoft, comme les autres hyperscalers, fait des achats de long terme, analyse le dirigeant d’Almond. On devrait donc avoir un décalage de six mois entre la hausse du prix des serveurs et celle du prix du cloud.» Cette dernière est attendue dans le courant de l’année. «Le prix de certains produits cloud vont augmenter de 5% à 10% entre avril et septembre 2026, et cela peut s’accélérer», prédisait, en décembre sur LinkedIn, Octave Klaba, le patron du fournisseur européen OVHCloud.
Sans oublier que les composants mémoire sont présents dans de nombreuses industries. «La forte hausse des prix des mémoires, avec un risque accru de pénurie, doit préoccuper tous les acteurs : elle affecte les fabricants de systèmes électroniques et les distributeurs, mais aussi toutes les filières aval et les marchés utilisateurs, comme l’automobile, le médical ou les télécommunications», alerte Laurence Dassas, la déléguée générale de la Fédération de l’électronique française.
Thales et Valeo suivent la situation de près
Sous-traitant de l’électronique pour la défense, le ferroviaire, ou encore l’énergie, Centralp est frappé de plein fouet par les hausses de prix. «Toute l’électronique embarquée, c’est de la RAM ! On en retrouve dans tous les systèmes que nous fabriquons : les consoles de fonctions pour blindés légers, les consoles ferroviaires, les robots de vision de notre filiale Iris…», décrit Jean-Luc Logel, son dirigeant. La PME, dont les deux usines se trouvent à Vénissieux et Bron (Rhône), évite pour l’instant la pénurie, mais non sans dommage. «Nous avons fait des stocks, donc sorti de la trésorerie. On a entamé des discussions avec nos clients pour voir comment ils peuvent nous soutenir. On ne pas encaisser ça tout seul», témoigne Jean-Luc Logel.
S’ils n’ont pas souhaité répondre à nos questions, Thales et Valeo reconnaissent suivre le sujet de près. La situation est aussi tendue chez le fabricant français de supercalculateurs et serveurs Eviden, gros consommateur de RAM. «On joue sur les stocks et ce sera au pire un problème de rentabilité pour nous», confie Emmanuel Le Roux, directeur de l’activité Calcul avancé, qui résume ainsi la situation : «nous n’avons pas de problème d’approvisionnement mais un problème de prix, avec des hausses de 30 à 40%, et davantage sur certaines références. 2026 s’annonce une année compliquée, mais notre boulot, c’est de savoir jouer sur les trois fournisseurs pour trouver les bons produits aux meilleurs prix».
Des opportunités pour les acteurs chinois
90% du marché de la mémoire est accaparé par Samsung, Micron et SK Hynix. Mais la crise actuelle pourrait faire émerger de nouveaux acteurs, comme le chinois CXMT, qui doit augmenter ses capacités de production en 2026. «CXMT peut se voir ouvrir de nouvelles portes, alors qu’il vend habituellement peu en dehors du marché chinois», juge John Lorenz de Yole Group. «Les fabricants chinois ont des opportunités de qualification qu’ils n’auraient pas eu sans les tensions actuelles», abonde Cédric Castagnet, le vice-président achats de Lacroix Electronics.
Le groupe tente de diversifier ses fournisseurs, en lançant des processus de qualification chez de petits concepteurs de puces, comme le taïwanais Windbond et les américains Issi et Alliance memory. «La mémoire ne pèse pas beaucoup dans la valeur ajoutée de nos circuits intégrés, ce qui limite l’impact de la hausse des prix, fait valoir Cédric Castagnet. Mais la contrepartie, c’est que plus on est un petit client, plus on a du mal à se voir allouer des capacités de production. Notre stratégie, c’est donc de nouer des partenariats resserrés avec de concepteurs ou revendeurs qui peuvent défendre nos intérêts.» Surtout que de l’avis de tous, cette crise inédite, dans un secteur pourtant très cyclique, est partie pour durer.
Comment l’IA a fait flamber les prix de la mémoire
Le secteur de l’électronique est connu pour ses cycles de variation des prix. Mais de l’avis de tous, la flambée des prix des composants mémoire démarrée à l’été 2025 est inédite. «D’habitude, les prix augmentent de 15 à 20% sur plusieurs trimestres, avant de redescendre. Cette fois-ci, ils progressent d’au moins 30% par trimestre et les niveaux de prix atteints peuvent se maintenir jusqu’en 2027», observe John Lorenz, le directeur de l’activité Calcul et mémoire du cabinet Yole Group. En cause : l’appétit grandissant de l’IA pour la mémoire, qui permet d’alimenter les algorithmes en données. «Toute l’infrastructure de l’IA a besoin de plus en plus en plus de mémoire : il en faut pour faire tourner les GPU, les accélérateurs d’IA, les serveurs … Sachant qu’un serveur dédié à l’IA contient quatre fois plus de mémoire qu’un serveur classique !», pointe John Lorenz. L’IA consomme surtout de la HBM, la mémoire à large bande passante. Or « la HBM se vend plus cher et offre aux fabricants de meilleures marges », pointe l’expert en semi-conducteurs. Pour multiplier leurs bénéfices, les trois grands fabricants que sont Samsung, Micron et SK Hynix – qui se partagent plus de 90% du marché de la mémoire – ont donc réorienté leur production vers la HBM. Au point que Micron a décidé de fermer sa marque Crucial, dédiée à la mémoire pour l’électronique grand public et l’industrie, pour ne plus servir que le marché de l’IA. Voilà pourquoi l’offre en composants mémoire hors IA a décliné et les prix ont flambé. Même si Samsung et SK Hynix tentent d’augmenter leurs capacités de production, cela prendra plusieurs trimestres, voire des années.


