
Evoquant le scoutisme et l’idée de guider, Scout, l’intelligence artificielle lancée par Orisha ce jour, doit simplifier la vie des cinq verticales adressées par l’éditeur. Retour sur une transformation profonde du groupe menée par Alexandre Fretti, son directeur général.
Editeur de software intervenant aujourd’hui dans cinq industries – la santé, l’immobilier, la construction, les secteurs de l’agriculture et du vin et le retail – Orisha se positionne comme un agrégat d’un certain nombre d’ERP métiers qui ont été rachetés au fil du temps. La société, créée en 2003 sous le nom de DL Software – jusqu’à il y a deux ans où elle a décidé de se renommer Orisha -, a fait 350 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Aujourd’hui, elle décide de s’emparer pleinement du sujet de l’intelligence artificielle générative ; son patron, Alexandre Fretti, nommé en mai 2025, s’est entretenu en exclusivité avec L’Usine Digitale pour faire un point sur la stratégie de ce groupe en pleine croissance.
L’Usine Digitale : Quel état des lieux faites-vous aujourd’hui, huit mois après votre nomination à la tête d’Orisha ?
Alexandre Fretti : Nous grandissons très vite sur nos cinq secteurs cible (la santé, l’immobilier, la construction, les secteurs de l’agriculture et du vin et le retail) et potentiellement sur de nouveaux secteurs à l’avenir. Nous sommes 2 300 collaborateurs désormais, répartis dans des bureaux dans une dizaine de pays, avec des clients dans 50 pays.
Je suis arrivé dans un contexte un peu particulier. C’était historiquement une collection de PME rachetées et nous travaillons à construire un groupe notamment en transformant le modèle que nous avions historiquement, à savoir de non-intégration des entreprises qui étaient rachetées pour passer à un modèle totalement intégré. Et cela passe notamment par une intégration sur les couches technologiques et sur l’intelligence artificielle.
La société a pour ambition de continuer de grandir avec un business plan qui repose à deux tiers sur la croissance externe, un tiers sur la croissance organique et nous voulons atteindre 600 millions d’euros de chiffre d’affaires d’ici 2028. Rien que sur les deux dernières années, nous avons fait 10 acquisitions, nous sommes un acquéreur naturel de la French Tech.
Et pour donner des exemples concrets, on est leader aujourd’hui sur le marché des buralistes, dans l’immobilier en France – tout ce qui est relatif à la transaction immobilière, la gestion locative, la gestion des syndics -, on est aussi leader sur le marché des EHPAD, des magasins de sport,… Ce sont des métiers très différents, mais le point commun est toujours le logiciel critique de fonctionnement du commerçant ou du professionnel de santé que nous fournissons.
Aujourd’hui, vous faites une annonce concernant une solution d’IA générative. Avant qu’on en parle, où se situe Orisha sur le plan de l’intelligence artificielle, tout simplement?
Nous avons bâti un plan global “AI for All” dans l’entreprise annoncé en ce début d’année. Nous nous sommes dotés de capacités pour pouvoir être une entreprise “AI-first”. Nous avons pour cela créé un comité de pilotage autour de l’intelligence artificielle afin de mettre ce sujet entre les mains de la direction, car il s’agit d’un sujet de transformation d’entreprise profonde.
Nous avons équipé l’ensemble de nos collaborateurs avec une solution d’intelligence artificielle : étant donné que nous travaillons avec la suite Google, tous les collaborateurs ont désormais accès à Gemini – ce choix s’est fait par facilité d’intégration, c’est une IA qui accède à l’ensemble de la boîte mail des collaborateurs, c’est vraiment la suite sur laquelle nous avons capitalisé.
Nous suivons l’utilisation de l’ensemble de nos collaborateurs tous les jours. Aujourd’hui, par exemple, 50% des collaborateurs l’utilisent tous les jours et nous avons pour ambition de monter à 80% d’ici la fin de l’année. 80% de nos développeurs utilisent également l’intelligence artificielle tous les jours (Microsoft Copilot et Amazon Q). Nous nous sommes dotés d’outils de mesure qui nous permettent de valider la vitesse à laquelle cette transformation s’opère. Parallèlement, nous travaillons beaucoup sur la gestion du changement car, finalement, le premier frein, c’est le frein humain.
Nous cherchons à faire de l’intelligence artificielle un sujet qui concerne vraiment toutes les couches de l’entreprise et en 2026 on va avoir 20 cas d’usage pour les fonctions support, ressources humaines, finances qui ont toutes des sujets sur lesquels l’IA peut avoir de l’impact. C’est une manière pour moi d’impliquer l’ensemble du collectif.
Aujourd’hui, vous annoncez Scout, une IA conversationnelle intégrée dans vos produits, pour vos clients, dans les fonctions support. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?
C’est un choix stratégique. Nous nous sommes mis là-dessus en fin d’année dernière et rapidement toutes les énergies se sont agrégées autour de cette initiative. Il s’agit d’opérer une transformation extrêmement puissante et de devenir modestement un des leaders de la tech européenne : nous sommes un acteur profondément européen, et cet enjeu de continuer à grandir sur le continent européen est vraiment au cœur de notre plan.
C’est vraiment un choix organisationnel très fort. Dans une entreprise comme Orisha qui a acquis beaucoup d’entreprises qui ont des produits qui ne sont pas unifiés, il s’agit donc de pousser tout le monde à avoir exactement la même IA, les mêmes API, et, in fine, forcer l’entreprise à converger beaucoup plus vite vers quelque chose de très mature. C’est aussi une manière d’être très lisible sur le marché. Pour nos clients, quels qu’ils soient, ils vont pouvoir reconnaître Scout directement dans leurs outils.
Concrètement, comment se présente Scout pour les utilisateurs ?
C’est une icône qui arrive dans tous les produits Orisha. C’est le produit du médecin, le produit de l’agent immobilier. Cette icône et ce “Ask Scout” existe désormais dans tous les produits et l’utilisateur a la possibilité de rentrer en dialogue avec Scout. A partir de là, il va y avoir des attributions et des capacités qui sont différentes suivant les produits.
Demain, l’idée, c’est d’aller encore plus loin sur la capacité à mener les actions plus complexes. Mais dès aujourd’hui, Scout peut, pour un agent immobilier, faciliter la rédaction d’actes, le pré-traitement automatisé des factures comptables, la génération d’annonces ou encore le home staging assisté.
Ça permet également de gagner du temps dans la construction, d’anticiper des maladies pour les dentistes. Chaque verticale a son application et ce sont les gens du métier qui vont définir en quoi Scout peut être utile. Fondamentalement son champ d’application, c’est de rendre la vie plus simple aux clients qu’on adresse.
Vous parlez d’une IA transverse, pourquoi insistez-vous autant sur ce terme de transversalité ?
C’est exactement la même technologie, la même manière de l’implémenter sur l’ensemble de nos produits. Nous parlons de “transverse” pour dire que la manière dont est construite l’IA pour un agent immobilier est exactement la même que pour un buraliste par exemple ou un professionnel de santé.
Nous avons une maîtrise centrale et transversale sur cette IA. Par ailleurs, 100% des produits d’Orisha sont concernés, la fonctionnalité existe pour tous.
Si l’on revient sur l’aspect économique de la solution, vous dites que c’est sur l’ensemble des produits. Est-ce inclus dans le coût actuel des produits ou cela va-t-il être un supplément ?
Aujourd’hui, c’est inclus parce que nous avons besoin de stimuler l’adoption. Mais comme les Américains qui sont us en avance que nous sur le sujet, nous espérons, à terme, avoir des fonctionnalités que nous monétiserons lorsque nous saurons qu’elles apportent une valeur sonnante et trébuchante.
Nous n’en sommes pas à cette étape-là encore. Nous voulons vraiment que nos clients adoptent nos produits, en faire un facteur différenciant lors d’appels d’offres et gagner des parts de marché afin de cocher la case de l’acteur le plus innovant avant de monétiser l’ensemble.
Sur le plan technique, quels sont le ou les modèles derrière Scout ? Comment avez-vous géré l’entraînement des modèles aux secteurs que vous adressez, sachant qu’il s’agit de cinq verticales bien différentes ?
Nous sommes agnostiques là-dessus et ne voulons pas être dépendants d’un seul modèle. Nous avons un système multi-modèles en fonction du type de préférence/prix que l’on recherche. Cela inclut GPT (OpenAI), Gemini (Google), Deepseek, Mistral et Claude (Anthropic).
Pour ce qui touche à l’entraînement des modèles, nous nous appuyons sur nos produits et sur notre expérience. Ce qui fait notre force, en tant qu’acteur de l’ERP verticalisé, c’est d’avoir des produits rachetés qui sont nés dans les années 80. Par exemple, dans les vignobles, Orisha n’est présent que depuis un an, mais l’entreprise que nous avons rachetée est née en 1992. La data, c’est le nerf de la guerre, et nous l’avons en notre sein.
Sur la question de la confidentialité des données, quelles assurances donnez-vous à vos clients avec Scout ?
Le sujet de la sécurité des données est un sujet indépendant puisque Scout est finalement une couche d’intelligence artificielle en plus dans nos produits. L’ensemble de nos produits sont pour la plupart en mode SaaS avec ce qu’il y a de plus moderne en termes de sécurité. Dans le domaine dans lequel on est, la principale menace, c’est une cyberattaque, une fuite de données. Ce sont des sujets sur lesquels nous sommes extrêmement précautionneux.
Plus précisément, est-ce que les données que Scout va ingérer au quotidien vont lui permettre de s’entraîner en continu ?
Oui. L’idée est évidemment d’utiliser les données que nous avons en notre possession (intégrant toutes les spécificités nécessaires assurant une anonymisation totale des données traitées) pour la rendre toujours plus pertinente.
Autre précision, nous avons fait le choix d’utiliser une IA déployée sur nos propres infrastructures, au sein d’environnements maîtrisés, plutôt que de recourir directement aux solutions des éditeurs, afin de garantir que ni les prompts ni leurs résultats ne puissent être réutilisés par des tiers.
Un point sur l’international : vous êtes très européanocentré. Est-ce qu’à terme, il y a une idée de prendre le lead sur d’autres marchés ?
Non. Nous sommes sur des marchés très profonds avec ce modèle d’ERP, d’éditeurs multimétiers sur les secteurs que j’ai évoqués. Nous avons la place pour devenir une société de plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires tout en restant européen. C’est profondément notre histoire. Il y a des synergies. D’une géographie à l’autre, il n’y en a pas avec les États-Unis.
Cela ne veut pas dire qu’un jour nous n’irons pas en Asie ou aux États-Unis, mais aujourd’hui, le focus, est clairement profondément européen pour les raisons que j’ai évoquées, avec encore beaucoup de croissance à aller racheter dans les pays qui nous sont limitrophes.
Vous lancez donc Scout ce jour. Comment se profile l’avenir d’Orisha à horizon six mois, un an, en matière d’intelligence artificielle ?
Pour moi, il est important qu’en 2026 on devienne une organisation AI-first : que tous les collaborateurs utilisent l’IA, qu’on ait cette animation transverse. D’un point de vue client, une fois que nous avons dit que Scout est présent dans l’ensemble de nos produits, il faut que Scout démultiplie ses cas d’usage.
Et demain – et ce sera une bonne nouvelle – si on est capable de monétiser Scout, ce sera la démonstration qu’on a de l’intelligence artificielle qui vient vraiment résoudre des points de blocage de nos clients. C’est vers cela que l’on veut aller, mettre notre énergie et notre savoir-faire au service de nos ERP afin qu’ils soient AI presque natives même s’ils ont 30 ans d’existence.


