L’Usine Nouvelle a réuni Sébastien Martin, le ministre délégué
à l’Industrie, et Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, pour
débattre de la situation industrielle en France et confronter leurs solutions. Une rencontre inédite.
L’Usine Nouvelle – Quel est votre diagnostic sur l’état de l’industrie française en 2026 ?
Sophie Binet – La situation est extrêmement inquiétante. Cela fait deux ans que la CGT tire la sonnette d’alarme. Notre liste noire des plans de licenciements dans l’industrie ne cesse de s’allonger. Et cela a commencé avant les grands bouleversements géopolitiques et l’instabilité gouvernementale. Cela montre à la fois l’échec de la politique de l’offre, qui signe des chèques en blanc aux multinationales et les laisse faire la pluie et le beau temps sur l’emploi en France, et l’absence totale de stratégie de l’État. L’ensemble des secteurs est concerné. Nous avons un nouvel interlocuteur au niveau du ministère, avec une oreille attentive. Tant mieux ! Bienvenue ! Mais votre politique de pompier n’est pas à la hauteur pour sauver l’industrie française, qui se trouve à l’un de ses plus bas niveaux historiques.
Sébastien Martin – J’accorde toujours de l’attention aux alertes des partenaires sociaux qui sont attachés à leur outil industriel. Mais si, entre 2005 et 2015, on a détruit un million d’emplois industriels, entre 2018 et 2024, on en a recréé 180000, et on a rouvert plus de 450 usines en France depuis 2022. C’est ça, la vérité. Les axes de la politique industrielle mis en place sont les bons. Ils viennent se heurter à une concurrence internationale déloyale sur certains secteurs comme l’acier, la sidérurgie, la chimie, l’automobile. Mais le transport ferroviaire, le spatial, l’aéronautique, l’industrie verte, le luxe, tirent notre pays. Il faut regarder les choses de manière lucide. Je ne suis pas d’accord avec vous, car le pays se réindustrialise.
S. B. – En 2025, on a fermé plus de sites industriels que l’on en a ouvert. Par contre tout va bien pour les grands groupes ! Ils ont un taux de marge record de 32%, des dividendes de 100 milliards d’euros. Le problème, c’est qu’on distribue plus aux actionnaires qu’on n’investit. Les dividendes ont été multipliés par trois quand les investissements ont augmenté de seulement 25%.
Vos indices

L’État doit-il revoir la façon dont il soutient l’industrie ?
S. B. – Absolument ! Il intervient au coup par coup, par des actions trop marginales. Il faut une politique industrielle à la hauteur de la situation. La CGT demande une vraie cellule de crise à Bercy et dans les préfectures pour repérer les entreprises prochainement en difficulté. Nous souhaitons par ailleurs un ministère de l’Industrie et de l’Énergie de plein exercice, avec tous les instruments financiers à sa main : Bpifrance, la Caisse des dépôts, l’Agence des participations de l’État. Ce grand ministère pourrait nationaliser temporairement, mettre en place une préemption… Et il faut une politique publique cohérente ! L’usine Marck & Balsan de Calais, qui produisait des vêtements militaires, vient de fermer parce que l’État a choisi de s’approvisionner à l’étranger ! La CGT demande aussi un moratoire sur les licenciements. Nous interpellons les sénateurs pour des suites sur la proposition de loi de nationalisation d’Arcelor. Il faut construire un géant européen de l’acier en montant avec d’autres pays de l’Union au capital d’ArcelorMittal. Sa stratégie est de délocaliser au Brésil et en Inde à l’horizon 2030. Si on laisse faire, ils partiront. Or sans acier, il n’y a pas d’industrie.
S. M. – Les moratoires ou les nationalisations ne sont pas des solutions aux problèmes du moment. Oui, il faut une politique industrielle beaucoup plus en lien avec les territoires en associant toutes les parties prenantes. Les commissaires aux restructurations et à la prévention, présents en local, détectent les difficultés et agissent au plus près de l’écosystème. Mais notre politique industrielle doit également passer par des outils de compétitivité, aujourd’hui insuffisants. Face au tsunami asiatique, il faut protéger notre industrie et la France joue un rôle moteur au niveau européen : elle a poussé les clauses de sauvegarde (dans l’acier par exemple), les mesures anti-dumping et anti-subventions. Mais les instructions sont trop lentes. Je vais demander à la Commission de renforcer les équipes d’instruction de dossiers sur la concurrence déloyale, pour que ça ne dure pas un an mais trois mois ! Si on inscrit la préférence européenne dans les textes européens, on pourra plus facilement la décliner dans nos codes nationaux.
Ne donnons pas le sentiment que les aides publiques se font toutes sans contreparties. Il n’y a aucun chèque en blanc!
— Sébastien Martin
S. B. – La France peut faire des choses sans attendre l’Europe. Les nationalisations ne sont pas un totem pour nous, mais c’est un tabou pour vous. L’Italie et la Grande-Bretagne ont quasiment nationalisé leur acier pour le protéger. Sans compter que des entreprises, comme ArcelorMittal, perçoivent des millions d’aides publiques sans contreparties. 211 milliards d’euros, c’est un pognon de dingue !
S. M. – Ne donnons pas le sentiment que les aides publiques se font toutes sans contreparties. Il n’y a aucun chèque en blanc ! Et si on met les baisses de cotisations sociales dans les aides publiques, rappelons qu’elles ne concernent pas qu’ArcelorMittal, mais tous les secteurs industriels, et les services !
S. B. – Exactement ! Elles ne touchent pas que l’industrie et bénéficient d’abord à la grande distribution, qui n’est pas exposée à la concurrence internationale ! Le problème des aides, c’est qu’elles ne sont ni ciblées ni conditionnées. Valeo a touché du crédit impôt recherche pour un mécanisme d’automatisation des boîtiers de vitesses à Limoges. Maintenant que sa recherche a abouti, il ferme ce site français pour produire en Turquie. On pourrait cibler les aides sur les secteurs exposés à la concurrence, et les enjeux industriels en les planifiant et les conditionnant à des objectifs sociaux et environnementaux.
S. M. – Il y a un paradoxe. Soit les entreprises vont bien, et c’est le fait, entre autres, des aides de l’État. Soit ça va mal, et dans ce cas, comment ne pas les aider ? Aider les entreprises ne m’a jamais choqué. Chaque fois qu’une subvention est apportée à une entreprise, elle est conditionnée à un projet d’investissement. Si ce projet n’est pas réalisé, il n’y a pas d’aide.
S. B. – La CGT propose que les représentants du personnel donnent un avis conforme sur les aides. Teisseire, à Crolles, dont l’usine est menacée de fermeture, touche 500000 euros de CICE par an. De Dietrich ferme son usine de pompes à chaleur en Alsace. Tout, sauf la R&D, parce qu’ils continuent à toucher du crédit d’impôt recherche.
S. M. – Je vais vous inviter à l’inauguration de l’usine Atlantic de pompes à chaleur qui ouvrira à Chalon-sur-Saône d’ici à la fin de l’année. Elle va créer 350 emplois ! Il y a aussi des investissements productifs dans les pompes à chaleur !
Come SITTLER Faut-il consulter les salariés sur les aides ?
S. M. – Les investissements peuvent être discutés avec les partenaires sociaux, et plus les salariés se sentent associés au projet de l’entreprise, mieux c’est. Mais je n’ai jamais été un grand fan de la cogestion. Les choix stratégiques reviennent à la direction. Ce n’est pas aux partenaires sociaux de contrôler les subventions versées par l’État. Pour cela, il y a le Parlement et les services de l’État.
S. B. – L’État n’est même pas capable de donner le montant de toutes ses niches fiscales et aides publiques. Et demander l’avis des représentants du personnel sur l’utilisation des aides est la moindre des choses. Il y a des milliers d’abus. Par exemple, nous ne nous sommes pas opposés à la reprise de Valdunes et de la Fonderie de Bretagne par Europlasma, mais nous avons tout de suite mis les «warnings» sur ce repreneur. La CGT a été obligée de se battre pendant un an pour être enfin dans le comité de suivi à la Fonderie de Bretagne et ce n’est toujours pas le cas à Valdunes.
S. M. – [Il se lève et va chercher un classeur.] Vous voyez, là-dedans, toutes les semaines, je fais un point sur chaque dossier avec nos équipes. Les informations de Mme Binet, nous les avons aussi. L’État assure un suivi minutieux des entreprises en difficulté, avec des professionnels qui mouillent la chemise pour trouver des repreneurs, accorder des facilités, aider à franchir un cap. Comme vous, je ne suis pas satisfait de ce qui se passe avec Europlasma à qui j’ai rappelé ses engagements. Il y a un changement de ton au ministère. Nous avons lancé une procédure contre le fonds Greybull [le repreneur de NovAsco liquidé en novembre 2025, ndlr]. Les gens n’en peuvent plus des promesses non tenues. Moi, je défends les entrepreneurs. Si certains se comportent mal, il faut le dire et taper fort. Mais il ne faut pas que cela éclabousse les 99% de patrons qui font leur boulot correctement.
S. B. – Vous ne pouvez pas avoir toute l’industrie dans votre classeur, quelle que soit votre bonne volonté ! Il faut que ça se décline dans tous les services et instruments publics de Bercy. Il faut une cellule de crise dans chaque préfecture et ne pas travailler qu’avec les directions. Aujourd’hui, l’avis des représentants des salariés n’est jamais pris en compte !
Les préoccupations écologiques sont en recul. La transition est-elle un problème ou une opportunité pour l’industrie ?
S. M. – La politique industrielle doit démontrer une capacité à prendre en main les enjeux de transition écologique par la décarbonation de l’outil, et nous y participons. Avec France 2030, le crédit d’impôt pour l’industrie verte (C3IV)… Mais cette ambition permet aussi d’affirmer une puissance industrielle. Pour être meilleur sur les pompes à chaleur, les véhicules électriques, les greentechs… Certains impératifs sont une contrainte, mais notre énergie compétitive et décarbonée est un atout.
Il faudrait imposer de construire de petits véhicules à bas coût en France. Sinon, les travailleurs perdent leur boulot et ne peuvent pas s’équiper. Que fait l’État actionnaire de Renault ?
— Sophie Binet
S. B. – On ne peut pas traiter l’industrie sans traiter la question environnementale et vice versa. On a fait de grands plans sur les panneaux solaires sans s’interroger sur la filière amont de production, et cela a profité à l’industrie chinoise. Nous sommes très inquiets du recul sur l’environnement car derrière, ce sont les populations qui payent. Et il faut sortir du chantage à l’emploi. La fuite en avant de nos constructeurs européens sur le diesel, on en paye la facture, alors que les Chinois, qui planifient, ont fait de la transition une force. Dans l’automobile, on a assoupli la réglementation sur les émissions, mais avec quels engagements pour éviter les plans de licenciements ? Il faudrait imposer aux constructeurs de construire de petits véhicules à bas coût en France. Sinon, les travailleurs perdent leur boulot et ne peuvent pas s’équiper de véhicules décarbonés car ils sont trop chers. Que fait l’État actionnaire de Renault ?
S. M. – Je suis extrêmement exigeant pour conditionner les assouplissements au contenu local. La France se bat à Bruxelles pour obtenir des taux de contenu local à 75%. On ne peut pas accepter qu’on sauve nos grandes marques et qu’à l’intérieur de nos véhicules, il n’y ait que du made in China. Certains acteurs veulent continuer à se fournir à l’étranger et dès qu’ils ont un problème d’approvisionnement appellent le ministre pour mobiliser notre diplomatie. Ce n’est pas acceptable.
S. B. – Il doit aussi y avoir des obligations de made in France, pas seulement de made in Europe. Le problème, c’est que nos deux constructeurs nationaux jouent double jeu en s’associant en coentreprise avec des Chinois pour leur ouvrir le marché.
Quelle serait votre action immédiate pour l’industrie ?
S. M. – Pendant des années, on a opté pour la logique du toujours moins cher. Cela aboutit à celle du toujours plus pauvre. À la fin, le salarié est aussi un consommateur. Mon projet porte une rupture fondamentale : nous défendre en déployant, si nécessaire, des droits de douane contre la concurrence déloyale et promouvoir la préférence européenne pour protéger nos filières. Je souhaite aussi travailler avec les régions pour accompagner les TPE-PME à moderniser leur outil industriel.
S. B. – Il faut arrêter d’espérer sauver le Titanic avec des rustines ! Nous appelons à l’organisation d’Assises de l’industrie qui débouchent sur une grande loi de programmation, avec un volet planification, un volet financement, un volet sur les relations donneurs d’ordres-sous-traitants et un dernier volet sur les droits d’intervention stratégiques des salariés, notamment dans les conseils d’administration. Et j’invite déjà le ministre à nos Rencontres du made in France, le 12 mars.
S. M. – Il y a déjà le Conseil national de l’Industrie, mais si des Assises peuvent participer à la mobilisation nationale, je suis prêt à étudier la question.


