
Les ambitions de Donald Trump sur le Groenland ont injecté une dose d’urgence dans les réflexions européennes sur l’autonomie stratégique du Vieux Continent. Que passerait-il si demain les Etats-Unis utilisaient le numérique comme levier de pression en coupant l’accès de l’Europe aux technologies américaines dont dépend son économie, du cloud aux logiciels, des systèmes de paiement à la cybersécurité ?
L’économie numérique européenne repose aujourd’hui sur un équilibre fragile, largement conditionné par l’accès à des technologies et à des services majoritairement contrôlés par des acteurs américains.
Tant que ces flux restent ouverts, tout fonctionne : les entreprises produisent, les administrations assurent leurs missions, les hôpitaux soignent, les données circulent. Or, celui qui contrôle l’accès aux infrastructures, du matériel aux logiciels en passant par les plateformes numériques essentiellesdétient un pouvoir direct sur la continuité même de l’activité économique européenne.
L’UE fortement dépendante des Etats-Unis et de la Chine
C’est précisément ce que le Parlement européen reconnaît de façon explicite dans sa résolution du 22 janvier dernier sur la souveraineté technologique et les infrastructures numériques. Le constat est connu mais alarmant : l’Union européenne dépend de pays tiers pour plus de 80% de ses produits, services, infrastructures et propriétés intellectuelles.
Ce chiffre n’est pas un indicateur économique parmi d’autres. C’est un marqueur de vulnérabilité systémique. Il signifie que la continuité de l’économie européenne repose sur des chaînes qu’elle ne maîtrise pas totalement, voire pas du tout.
L’inquiétude monte autour du comportement de Donald Trump
Cette situation prend un tournant dramatique avec le retour de Donald Trump au centre du jeu international. En quelques semaines, ses prises de position sur le Groenland ont rappelé que la coercition géographique n’est plus un tabou. Ces pressions ne s’arrêtent plus aux Etats considérés comme hostiles. Elles s’appliquent désormais à des partenaires historiques.
Or, si un territoire peut devenir un objet de pression stratégique, pourquoi une infrastructure critique, un service de cloud, un logiciel de messagerie ou cybersécurité ne le deviendrait-il pas à son tour.
Le scénario cauchemar de la coupure
La crainte tient au fait qu’aux Etats-Unis, un simple décret présidentiel pourrait suffire à interdire aux entreprises américaines de fournir des produits et des services à l’Union européenne. Ce qui provoquerait une rupture brutale de continuité dans une économie largement organisée autour du SaaS et du cloud.
Aujourd’hui, 80% des dépenses européennes en logiciels et en services cloud à usage professionnel sont réalisées auprès d’entreprises américaines, ce qui représente un volume de 284 milliards d’euros par an. Ces flux économiques correspondent à près de 2 millions d’emplois directs, indirects et induits aux États-Unis.
Dans ce cadre, le risque n’est plus théorique. Une telle décision ne toucherait pas un secteur isolé, mais l’ensemble de l’architecture numérique européenne. Du jour au lendemain, ce sont plusieurs couches vitales qui pourraient être affectées simultanément. Pour comprendre l’ampleur de la vulnérabilité, il faut examiner, une à une, les briques sur lesquelles repose aujourd’hui l’économie numérique de l’Europe et mesurer ce que provoquerait leur mise sous contrainte.
L’Europe absente du matériel informatique
Le hardware est le premier point majeur de fragilité. L’Europe représente moins de 10% de la production mondiale de semi-conducteurs, très loin derrière l’Asie et les États-Unis. Sur les métaux critiques indispensables à l’électronique, le constat est identique. La Chine concentre près de 70% de l’extraction mondiale.
Pour certains matériaux clés comme le cobalt, essentiel aux batteries et à certaines puces, plus de 70% de la production provient de la République démocratique du Congo. Même le lithium, devenu “l’or blanc” de l’économie numérique, est majoritairement extrait en Australie et en Amérique du Sud.
Et cette dépendance ne s’arrête pas aux matières premières. Leur raffinage est quasi intégralement réalisé en Chine, tandis que les usines capables de produire les puces les plus avancées, indispensables notamment à l’intelligence artificielle, sont concentrées à Taïwan, aux Etats-Unis et en Corée du Sud. Autrement dit, avant même de parler de cloud ou de logiciels, l’Europe dépend déjà de chaînes industrielles sur lesquelles elle n’exerce qu’un contrôle marginal.
Dans un scénario de restrictions décidées par Washington sur l’exportation de semi-conducteurs, d’équipements réseau ou de composants critiques, ce sont directement les capacités européennes à faire fonctionner ses data centers, ses réseaux télécoms et ses infrastructures numériques qui seraient affectées.
Le SaaS, la dépendance qui peut tout arrêter
Puis vient le software où le constat est identique : sans les services américains, l’économie européenne ne pourra pas fonctionner. Aujourd’hui, le logiciel n’est plus acheté, il est loué. La mode est au Software-as-a-service : les organisations possèdent un droit d’accès temporaire à une plateforme distante.
Auparavant, une entreprise achetait une licence et installait un logiciel sur ses serveurs et postes clients. Tant que le matériel fonctionnait, le logiciel continuait de tourner. Même si l’éditeur faisait faillite, même si les relations commerciales se dégradaient, l’infrastructure restait opérationnelle. Ce modèle bien qu’imparfait, parfois dangereux pour la sécurité, laissait un espace d’autonomie.
Avec le Software-as-a-Service (SaaS), cette autonomie disparaît. Le droit d’utiliser le logiciel est révocable. L’exécution se fait souvent sur les serveurs de l’éditeur, via une interface web. Et dans une économie massivement organisée autour de ce paradigme SaaS, un arrêt de service ne provoque pas une gêne mais l’impossibilité totale de travailler. Gestion commerciale, comptabilité, ressources humaines, relation client, sécurité informatique, supervision industrielle… toute la chaîne est touchée dans tous les secteurs de l’économie.
Suites bureautiques, CRM, virtualisation…
Les suites bureautiques en sont l’exemple le plus visible. Microsoft 365 est l’ossature numérique de milliers d’organisations, pour la messagerie, les documents, les agendas, la collaboration et même la sécurité. Sa principale alternative ? Google Workspace. Dans les deux cas, l’éditeur aurait les moyens techniques de couper l’accès à ses produits à une grande partie de ses clients européens si le gouvernement américain le forçait à le faire.
La même logique s’applique aux outils métiers. Salesforce domine largement le marché du CRM en Europe et structure la gestion commerciale de milliers d’entreprises, de la prospection à la facturation. ServiceNow est devenu central dans la gestion des processus IT, des tickets, de la conformité et des workflows internes. Adobe contrôle la chaîne graphique et documentaire avec Acrobat, Photoshop, InDesign et les outils de signature électronique. Oracle reste omniprésent dans les bases de données critiques et les systèmes financiers.
À ces briques s’ajoutent les plateformes de développement et d’infrastructure logicielle. GitHub, propriété de Microsoft, est au cœur de la quasi-totalité de l’écosystème de développement européen. Docker, Kubernetes, souvent distribués via des acteurs américains, structurent l’orchestration des applications. HashiCorp pour l’automatisation, VMware pour la virtualisation, Snowflake pour l’analytique, Datadog pour la supervision, CrowdStrike, Fortinet ou Palo Alto Networks pour la cybersécurité complètent cette dépendance.
Les hyperscalers américains dominent le marché du cloud
Dans le scénario d’un décret américain interdisant la fourniture de services à l’Europe, cette coupure toucherait le coeur même de la capacité de produire et de travailler : plus de messagerie professionnelle, plus d’outils de collaboration, plus de CRM pour suivre l’activité commerciale, plus de plateformes pour gérer les infrastructures informatiques, plus de chaînes logicielles pour développer, déployer et sécuriser les applications.
Cette dépendance logicielle est aggravée par une dépendance des infrastructures. Là où SaaS a remplacé les licences perpétuelles, le cloud a remplacé les serveurs possédés en propre. Et aujourd’hui, près de 70% du marché européen du cloud est capté par trois acteurs américains : Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure et Google Cloud.
Le cloud n’est pas un simple hébergement. Il est devenu l’usine numérique de l’économie européenne. C’est là que tournent les systèmes d’information, que sont stockées les bases de données, que s’exécutent les calculs, que se déploient les applications, que sont gérées les identités et que sont centralisées les briques de sécurité. Une restriction d’accès au services de cloud publics américains ne provoquerait pas un ralentissement progressif. Elle créerait un choc systémique immédiat.
Pour le paiement, il n’y a pas de réelle alternative à Visa et Mastercard
Pour parachever tout ça, dans le secteur des paiements, la dépendance à Visa et Mastercard est ancrée dans les pratiques. Les alternatives, tels que Wero et l’euro numérique, restent encore au stade de projets, dont l’avancée est laborieuse et peu encourageante à l’heure actuelle. Couper l’Europe de ces réseaux de paiement équivaudrait à paralyser une majorité de commerçants.
Le Parlement appelle à un sursaut
C’est dans le contexte que le Parlement européen appelle à un “Cloud and AI Development Act”, c’est-à-dire un texte législatif qui traiterait ces deux domaines non pas comme de simples marchés numériques mais comme des infrastructures stratégiques à part entière.
L’objectif est de doter l’UE d’un cadre industriel, financier et politique permettant de développer ses propres capacités de calcul, de stockage, de traitement de données et d’entraînements des modèles d’IA. Mieux vaut tard que jamais.
Le texte reconnaît que le retard européen n’est pas seulement technologique, mais structurel. Ainsi, à travers l’appel à un Cloud and AI Development Act, le Parlement reconnaît que la souveraineté numérique passe par la construction de capacités industrielles propres, et non par la seule conformité réglementaire. L’enjeu n’est plus seulement de mieux encadrer les acteurs existants, mais de permettre l’émergence d’infrastructures européennes capables de rivaliser en puissance et en échelle.
Une dépendance réciproque, un rapport de force profondément asymétrique
Mais cette stratégie de rattrapage industriel est-elle réellement possible pour l’Europe ? La résolution du Parlement peut dessiner une ambition mais elle se heurte à une réalité matérielle. L’Europe ne possède ni les moyens technologiques, ni industriels, ni économiques de le faire actuellement. L’ambition est donc louable, mais irréalisable à court terme.
Il y a bien une lueur d’espoir, qui réside dans l’intérêt économique des entreprises américaines. L’Europe représente l’un des principaux débouchés mondiaux pour les services numériques américains. Les 264 milliards d’euros dépensés chaque année financent directement l’innovation, les investissements et l’emploi outre Atlantique. Une coupure brutale aurait donc aussi un coût considérable pour l’économie américaine.
C’est ce caractère mutuel, mais profondément asymétrique, de la dépendance qui structure aujourd’hui l’équation géopolitique.


