À Toulon, l’Ifremer a testé une approche hybride combinant capteurs in situ, imagerie satellite et intelligence artificielle pour surveiller la qualité des eaux côtières. Cette expérimentation, menée avec Xylem et la start-up EOMAP, montre comment ces technologies complémentaires permettent d’élargir la couverture des mesures tout en conservant des données de référence fiables.
Surveiller la qualité des eaux côtières ne consiste pas seulement à prélever de l’eau et à l’analyser en laboratoire. Il s’agit de capter des données fiables, sur de vastes zones, et sur la durée. Les méthodes classiques reposent sur des capteurs déployés en mer, très précis mais limités à quelques points de mesure. À l’inverse, l’imagerie satellite offre une vision étendue, mais indirecte et dépendante des conditions météo. À Toulon, un projet pilote mené par l’Ifremer, le groupe américain de technologies de l’eau Xylem et la start-up allemande EOMAP a testé une approche hybride : croiser mesures in situ, données satellitaires et traitements par intelligence artificielle pour mieux surveiller les milieux marins.
Deux méthodes complémentaires
Au cœur du dispositif, une bouée autonome de Xylem équipée d’une sonde multiparamètres. Installée dans la rade de Toulon à l’automne 2023, celle-ci a fourni des données dont l’analyse n’a été finalisée et rendue publique qu’en décembre 2025. La bouée a mesuré en continu la turbidité (l’aspect plus ou moins trouble), le taux de chlorophylle, la matière organique dissoute, la matière en suspension, mais aussi la température de surface, la conductivité et la salinité. «La sonde fait extrêmement bien son travail là où elle est posée : c’est très précis, très robuste et très fiable. Mais la limite des mesures traditionnelles, c’est qu’elles restent ponctuelles», résume Victor Philippon, responsable solutions digitales chez Xylem.
C’est là qu’intervient EOMAP. La start-up ne possède pas de satellites, mais exploite des images satellitaires existantes, qu’elle transforme grâce à des modèles de traitement de données et à de l’IA. L’objectif : extrapoler, à partir d’images prises depuis l’espace, des indicateurs de qualité de l’eau sur de larges surfaces. «À partir d’une image satellite qui passe, par exemple, à 14 heures au-dessus de la rade de Toulon, EOMAP est capable d’extrapoler des informations sur la qualité de l’eau en tous points de la zone», explique Victor Philippon. Résultat : au lieu d’un seul point de mesure, la technologie permet de couvrir plusieurs kilomètres carrés sous forme de cartes. Les paramètres accessibles par satellite incluent notamment la chlorophylle, la turbidité, la visibilité de l’eau, la température de surface et des indicateurs de prolifération d’algues nuisibles.
Xylem Le projet pilote n’avait pas vocation à opposer capteurs et satellites, mais à tester leur complémentarité. Les données issues de la bouée ont servi de référence pour comparer et valider les résultats obtenus par l’imagerie satellitaire. Les deux approches répondent donc à des logiques différentes : la mesure continue et locale d’un côté, la vision globale et historique de l’autre. Car l’un des atouts majeurs du satellite est aussi sa profondeur temporelle. «On dispose de dizaines d’années d’archives. On peut revenir en arrière et analyser l’évolution de la qualité de l’eau depuis 2010, par exemple, pour évaluer l’impact d’actions de restauration», ajoute Victor Philippon.
Cette approche hybride n’est toutefois pas sans contraintes. La principale limite de l’imagerie satellitaire reste la couverture nuageuse. «Quand il y a des nuages, on ne peut pas faire d’analyse optique. Certaines zones s’y prêtent très bien, comme Toulon. D’autres, beaucoup moins…», reconnaît Victor Philippon, évoquant la rade de Brest, plus souvent couverte. La fréquence des données dépend également du nombre de satellites et de leur trajectoire. Une donnée horaire n’est pas toujours possible, et chaque projet nécessite une étude de faisabilité préalable.
Une plateforme pensée pour les utilisateurs
Au-delà de la performance technique, l’expérimentation a aussi porté sur l’usage. Pendant plus de deux mois, les équipes de l’Ifremer ont eu accès à la plateforme web d’EOMAP, proche dans son fonctionnement d’un Google Maps enrichi de couches de données environnementales. «Un des retours les plus forts de l’Ifremer concernait l’ergonomie. Ils ont apprécié le fait d’avoir automatiquement toutes les données à disposition, avec la possibilité de revenir dans le temps, de poser des alarmes ou de générer des rapports», rapporte Victor Philippon.
Si le pilote mené à Toulon était limité dans le temps, cette approche hybride ouvre la voie à de nouvelles formes de surveillance des eaux côtières, plus étendues et potentiellement plus économiques que le déploiement massif de capteurs. Déjà intégrée dans l’offre de Xylem sur certains marchés, notamment aux États-Unis, la solution pourrait à terme devenir un complément stratégique aux méthodes classiques, en particulier pour les zones difficiles d’accès ou nécessitant un suivi à grande échelle.


