
Face au besoin immédiat de produire davantage de voitures dans ses usines nordistes de Douai et Maubeuge, Renault doit s’appuyer en partie sur de la main d’oeuvre étrangère, interne à l’entreprise ou intérimaire. Recruter des profils qualifiés dans le bassin d’emploi s’avère complexe.
De Córdoba à Maubeuge, il n’y a qu’un pas. Depuis septembre 2025, une dizaine de salariés argentins de Renault ont traversé l’Atlantique, quittant leur site en baisse temporaire d’activité en raison d’une transition produit, pour rejoindre la ligne de production de l’usine nordiste, qui assemble notamment des Kangoo et la R4 électrique. Rejoints par une dizaine de salariés espagnols mais également roumains, ces employés du constructeur sont appelés en renfort pour appuyer les équipes locales, légèrement à la peine pour monter en cadence en plein lancement de la R4.
A 60 kilomètres de là, quelques dizaines de salariés marocains et de résidents étrangers – notamment ukrainiens et afghans – sont à l’action dans l’usine de Douai (Nord), qui fabrique six véhicules et vient de lancer mi-octobre une demi-équipe de nuit pour tenir le rythme des commandes de la petite citadine R5. Le site industriel a fabriqué 156000 unités (R5, Scenic, Megane, Alpine A290) en 2025 et prévoit d’en fabriquer davantage en 2026 avec la première année pleine de la Nissan Micra (dérivée de la R5) et du Mitsubishi Eclipse Cross (dérivé du Scenic). Le ministre de l’Industrie est attendu sur place ce mercredi 21 janvier, accueilli par François Provost, le directeur général du groupe depuis l’été.
Dans le Nord, recruter rapidement des salariés formés est compliqué
Ces deux exemples de recours à de la main d’oeuvre étrangère dans les usines du Losange sont la preuve que trouver du personnel qualifié au pied levé n’est pas toujours tâche aisée, même si le phénomène n’est certainement pas une anomalie dans le secteur automobile et que Renault indique systématiser autant que possible, lors du lancement de nouveaux produits, le renforcement temporaire des équipes avec du personnel dépêché de sites industriels autour du globe.
Il n’en reste pas moins que recruter dans le Nord est difficile. Malgré une large campagne de recrutement menée avec des agences pour trouver 600 intérimaires dans le Douaisis, Renault a été bien en peine de pourvoir rapidement l’ensemble des postes faute de candidats formés en nombre suffisant dans le bassin minier, territoire pourtant en mal d’emplois (10,4% de taux de chômage en 2022 contre 7,3% au niveau national et un taux de pauvreté de 20% en 2020 contre 14,4% en moyenne dans le pays).
«Un vrai problème d’employabilité»
Selon Thierry Charvet, le directeur Industrie et Qualité du groupe Renault, «c’est vraiment compliqué de trouver des opérateurs de ligne». Le cadre dirigeant, qui a la responsabilité des usines dans le Nord, estime que «c’est plus une question de pénibilité que de salaire», qui tourne a minima autour de 1800 euros brut par mois (hors prime). «Cette demi-équipe représente environ 600 personnes, qui devaient pour une large part disposer d’une première expérience en milieu industriel et être formés dans des délais contraints. Dans ce contexte, et comme cela se pratique régulièrement au sein du groupe, nous jouons sur la solidarité entre les usines», réagit Renault dans une note transmise à L’Usine Nouvelle. «Il ne s’agit donc pas d’un manque de candidats dans le Nord, mais bien d’un enjeu de calendrier et de formation.»
Une source interne assure que «le niveau global des intérimaires inscrits à des tests en vue d’une embauche a énormément régressé», constatant «un vrai problème d’employabilité». David Dubois, élu CGT sur le site de Douai, y voit pour sa part un retour de bâton pour le constructeur, qui «n’arrive pas à recruter après avoir viré des CDD». En 2022, l’usine avait mis fin à l’intérim à la faveur de CDD vendus comme un tremplin vers le CDI. Pour de nombreux candidats, cette perspective ne s’est pas concrétisée. «On avait dit à notre direction qu’ils n’arriveraient plus jamais à récupérer ces gens», déplore aujourd’hui le représentant syndical, qui note toutefois que 150 embauches en CDI sont prévues d’ici à fin 2027 sur le site, qui emploie 2344 CDI et 1836 intérimaires.
Si Renault est habitué à jouer la solidarité entre ses usines en délocalisant temporairement des salariés, le constructeur n’hésite pas à recruter en intérim des profils étrangers. A Batilly (Meurthe-et-Moselle), Renault a interrompu début 2025 le contrat de 704 intérimaires, dont 400 étaient des travailleurs étrangers recrutés depuis un peu plus de 18 mois. «Il y a un an et demi, nous avons vu débarquer des centaines de travailleurs étrangers. Des gars, environ 400, venant d’Ukraine, de Somalie, d’Afghanistan, d’Érythrée, affectés en bord de chaîne de montage, effectuant les tâches d’agents de fabrication de base. Beaucoup ont le statut de réfugiés politiques», expliquait en février 2025 le représentant local de Force ouvrière, Grégory Picciau, dans les colonnes du républicain lorrain.
Iveco, Stellantis ont également recours à de la main d’oeuvre étrangère
Renault n’est pas la seule entreprise à agir de la sorte. En septembre 2025, Le Figaro indiquait que le fabricant de bus et de cars Iveco a pour partie pu doubler sa production dans son usine d’Annonay (Ardèche) en recrutant à tours de bras des salariés via une agence de recrutement aux Philippines. Depuis 2022, dans l’usine Stellantis de Sochaux (Doubs), quelques salariés ukrainiens rejoints depuis par des employés syriens, turcs ou afghans travaillent dans les ateliers. «Dans le cadre de programmes avec l’Etat, nous avons dans nos salariés temporaires des salariés bénéficiaires de mesures d’insertion des réfugiés notamment», précise un porte-parole du groupe, qui avait été épinglé en 2021 par les syndicats hexagonaux pour la délocalisation temporaire de 200 travailleurs italiens dans l’usine de confection de pièces de rechange de Vesoul, en Haute-Saône, en remplacement d’intérimaires français.


