[Ces idées pour garder ses savoir-faire 1/3] Face aux départs à la retraite et à la difficulté de trouver des travailleurs qualifiés pour ses métiers de confection, le fabricant de vêtements d’inspiration marine Armor-Lux mise sur les binômes pour conserver ses compétences. A Quimper, une vingtaine de duos ont été mis en place au cours des trois dernières années.
Debout de part et d’autre d’une grande table blanche, sur laquelle un gros rouleau de tissu rayé en bleu et blanc a été en partie déroulé, Christiane Le Goff et Hind Gonidec ont chacune une paire de ciseaux à la main. La main gauche pour Hind, la droite pour Christiane. Coupant la bande de tissu tricoté précisément sur le bord d’une rayure, les deux mains se rejoignent à mi-distance, donnant naissance à un rectangle qui servira par la suite à confectionner les vêtements d’inspiration marine fabriqués par Armor-Lux à Quimper (Finistère).
En cette fin d’année 2025, à quelques jours du départ à la retraite de Christiane, 65 ans, le duo semble travailler sans accrocs. Tout n’a pas toujours été aussi fluide. «Au début, c’était un petit peu difficile car je suis gauchère. Christiane me montrait le geste à réaliser, mais je cherchais ma propre façon de faire», raconte à L’Usine Nouvelle Hind, 48 ans, arrivée dans l’entreprise en 2022 dans le cadre d’un contrat de professionnalisation. «Je pensais ne jamais réussir à bien découper sur le bord de la rayure, moi qui n’y connaissais rien en textile, ni en coupe, même si cela m’intéressait », ajoute cette ancienne agente dans une entreprise de propreté.
«Je lui ai expliqué comment couper»
Blouse blanche sur les épaules, Christiane semble gênée quand on lui fait remarquer que c’est sa patience et son calme qui lui ont permis de transmettre à plusieurs reprises son savoir-faire, elle qui travaille pour Armor-Lux depuis 46 ans. «J’ai bien aimé ça. Avec Hind, pendant une année entière, nous avons matelassé [superposé les rectangles de tissu découpés les uns sur les autres, ndlr] ensemble, je lui ai expliqué comment il fallait couper, ne pas trop déborder de la rayure», retrace-t-elle sobrement, à la manière de ceux qui font beaucoup mais parlent peu.
Côme Sittler Pour Armor-Lux, qui emploie 600 personnes en France – pays où est réalisée 40% de sa production, le reste provenant de sous-traitants au Maghreb, en Europe de l’Est et en Asie – dont 380 à Quimper dans deux usines, les binômes entre un salarié expérimenté et un nouvel arrivant représentent une solution efficace de préservation des savoir-faire. Le groupe fait pourtant face à un cumul des difficultés sur cet enjeu.
«La France a laissé tomber son industrie textile»
Dans l’usine de confection, un peu plus à l’écart du centre-ville que l’autre site du groupe spécialisé dans le tricotage, les grosses machines ne sont pas légion. Ici, le savoir-faire repose sur les gestes des femmes qui utilisent de petites machines à coudre ou à broder. Autour d’elles, des vêtements rayés aux différents coloris et les gilets double face produits pour la SNCF s’entassent dans des bacs. Armor-Lux lutte depuis une vingtaine d’années pour conserver ces compétences dans l’entreprise, malgré les départs à la retraite et le faible nombre de candidats formés à ses métiers de production.
Côme Sittler «En ce qui concerne la couture, nous avons toujours beaucoup de difficultés à remplacer les salariés qui partent à la retraite au bout d’une carrière entière. Nous n’avons pas trouvé de solution miracle et nous procédons par opportunité», concède son président Jean-Guy Le Floch, qui a repris l’entreprise en 1993 avec feu Michel Guéguen, accoudé à une table dans le bâtiment de la direction. Armor-Lux ne se trouve pas dans un bassin textile majeur. «Et la France a globalement laissé tomber son industrie textile et les formations de base qui allaient avec depuis très longtemps», déplore le dirigeant.
Des binômes formalisés dans des accords d’entreprise
Face à ces difficultés, le fabricant de vêtements peut compter sur ses binômes, un dispositif qui existe depuis 2012 et a été formalisé en 2019 dans des accords d’entreprise triennaux – le dernier a été signé en décembre. Entre 2023 et 2025, 22 binômes ont été créés et d’autres devraient encore être constitués.
Côme Sittler Fonctionner avec des binômes demande des adaptations. Les personnes formées dans le cadre d’un binôme, pendant la durée de leur apprentissage, ne produisent pas autant qu’un salarié classique. «Mais le gros coup dur pour nous, c’est quand la personne formée part au bout de son contrat [de professionnalisation ou d’alternance, ndlr]. Quelquefois, on pleure», soupire Pauline Mingam, responsable de l’atelier coupe et confection. La manageuse doit aussi parfois gérer les «clashs» au sein des binômes, qui entraînent parfois leur fin.
En parallèle, Armor-Lux œuvre à la polyvalence de ses salariés en leur permettant de se former pour pouvoir travailler dans les différentes activités de l’usine, de la coupe à la broderie, en passant par la couture et les finitions des vêtements. Une autre façon de s’assurer d’avoir demain les compétences nécessaires là où il le faut. Le groupe affirme aussi avoir comme engagement de maintenir au moins 20% de salariés de plus de 55 ans dans ses effectifs. En 2025, ce pourcentage s’élevait à 22,8%.


