
Toujours très expansif, celui qui revendique que l’intelligence artificielle dépassera un jour le niveau intellectuel de centaines de lauréats du Prix Nobel a fait une apparition remarquée au forum de Davos. L’occasion de revenir sur ses dires et rectifier, au passage, quelques vérités.
“A quel point sommes-nous proches aujourd’hui de l’intelligence artificielle générale ?”. A cette question posée par le rédacteur en chef de Bloomberg, John Micklethwait, lors du forum de Davos, le patron et cofondateur d’Anthropic, Dario Amodei, répond qu’“aujourd’hui, nous avons une sorte de loi de Moore appliquée non plus au calcul, mais à l’intelligence elle-même : aux capacités cognitives des modèles sur un grand nombre de tâches. Selon la manière dont on les mesure, ces capacités cognitives doublent tous les 4 à 12 mois. Nous montons donc progressivement l’échelle des capacités intellectuelles”.
A ses yeux, cette montée en puissance s’observe notamment sur le développement logiciel, où l’utilisation de l’IA a explosé depuis un ou deux ans. Il explique que des ingénieurs d’Anthropic — notamment celui qui dirige l’équipe en charge de Claude Code — n’ont pas écrit une ligne de code depuis deux mois. “Ils relisent, éditent, vérifient… mais le code est écrit par Claude ». Il va même jusqu’à déclarer “qu’il ne faudra peut-être que 6 à 12 mois avant que des modèles puissent effectuer de bout en bout tout ce que font les ingénieurs logiciels.”
A cette question, il conclut sur le fait “qu’il est très probable que les modèles d’IA deviennent meilleurs que les humains dans presque tous les domaines — peut-être même d’ici un ou deux ans, et très probablement avant la fin de la décennie. » Une déclaration choc dont Dario Amodei est coutumier. Il avait par exemple avancé l’année dernière que grâce à l’IA, l’espérance de vie humaine dépasserait les 150 ans d’ici 5 à 10 ans. Des promesses démesurées qui ne tiennent pas qu’à un excès de ferveur, mais servent aussi ses desseins en alimentant la “hype” autour du secteur… et de son entreprise.
La Chine, menace existentielle… ou pas ?
Autre déclaration choc de Dario Amodei lors du Forum économique mondial : autoriser la vente de GPU à la Chine serait quasiment criminel. “C’est une erreur majeure. Les États-Unis ont plusieurs années d’avance dans leur capacité à fabriquer des puces. Si l’on considère les implications en matière de sécurité nationale […] c’est insensé”, affirme-t-il, jusqu’à tomber dans la comparaison douteuse. “C’est un peu comme vendre des armes nucléaires à la Corée du Nord en se félicitant ensuite de les avoir fabriquées nous-mêmes. Cette politique n’est tout simplement pas avisée.”
Pourtant, à en croire le patron d’Anthropic, l’idée selon laquelle la Chine était en train de rattraper son retard sur les Etats-Unis est erronée. “Je pense qu’elle ne s’est jamais vraiment rapprochée”, ose-t-il. Soulignant l’emballement médiatique pour DeepSeek en janvier dernier, il explique que les modèles chinois ne sont pas à même de rivaliser avec des entreprises comme la sienne ou Google et OpenAI. Il agite donc à la fois le spectre d’une nation concurrente à laquelle il ne faut faire aucun cadeau, tout en balayant l’idée qu’elle puisse rivaliser avec lui.
Cela a le mérite de souligner l’importance qu’il accorde aux semi-conducteurs, même si cette prise de position ne devrait pas particulièrement ravir Nvidia, qui est pourtant un partenaire de poids d’Anthropic.
Un taquet à OpenAI en passant
En résumé, l’IA pourra bientôt tout faire, il ne faut surtout rien vendre à la Chine, même s’ils sont loin d’être experts en la matière, la politique opérée par l’administration Trump est une folie. Dario Amodei ne mâche décidément pas ses mots. Il n’en oublie pas pour autant sa concurrence directe. “Certains se sont fortement orientés vers le grand public, ce qui incite à créer des modèles extrêmement engageants, très performants pour recommander des produits, des publicités… Chez Anthropic, nous avons priorisé les entreprises et les développeurs. Et lorsque nous faisons du grand public, c’est surtout autour de la productivité et des usages à forte valeur ajoutée”, déclare-t-il.
Modestement, il ajoute que “c’est aussi un modèle économique plus stable que de s’adresser au grand public. Nous n’avons pas besoin de publicité, ni de millions d’utilisateurs gratuits”. Clin d’œil à peine dissimulé à la situation – peu envieuse – dans laquelle se trouve aujourd’hui OpenAI (dont il fut un membre clé avant de faire sécession), pressurisée par des coûts d’infrastructures pharaoniques et la concurrence féroce de Google. Et de conclure : “Il n’y a pas ces effets pervers liés à l’optimisation de l’engagement ou à la production de contenu médiocre. Nous fabriquons simplement des outils que les gens peuvent utiliser”.


