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Souveraineté numérique, entre mythe d’indépendance et réalité industrielle

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Lu il y a 19 minutes



Si la souveraineté numérique était totale, elle commencerait dans une mine et finirait dans un data center. Derrière l’injonction à “l’indépendance numérique”, il y a surtout une réalité industrielle faite de chaînes mondialisées et de rapports de force économiques. Dans un contexte international explosif, cette évidence prend une dimension nouvelle. L’Usine Digitale propose un état des lieux.

L’Europe est un grain de sable dans l’industrie mondiale des nouvelles technologies. Mais le sable qui compte, celui du silicium, elle en maîtrise très peu. Sur les semi-conducteurs, l’Europe représente moins de 10% de la production mondiale, loin derrière l’Asie et les Etats-Unis. Sur les métaux critiques nécessaires à l’électronique, le constat est le même : la Chine concentre près de 70% de l’extraction mondiale.

Pour des métaux, comme le cobalt, essentiel à la fabrication des batteries et de certaines puces, plus de 70% de la production mondiale vient de la République démocratique du Congo. Même le lithium, surnommé “l’or blanc”, est majoritairement extrait en Australie et en Amérique du Sud.

La chaîne industrielle échappe à l’Europe

Et ce n’est que la première étape. La fabrication et la transformation de ces matières premières échappent largement à l’Europe. Ainsi, la quasi-totalité du raffinage des terres rares et des métaux critiques se fait en Chine. Les usines de fabrication de puces les plus avancées – indispensables pour l’intelligence artificielle – sont massivement situées à Taïwan et en Corée du Sud.

La dépendance est tout aussi massive sur le software. En Europe, plus de 70% du marché du cloud est capté par trois géants américains : Amazon Web Services (AWS), Microsoft Azure et Google Cloud.

Les chiffres sont édifiants : 80% des dépenses européennes en logiciels et services cloud à usage professionnel sont réalisées auprès d’entreprises américaines, soit un volume d’environ 264 milliards d’euros par an. Ces flux économiques correspondent à près de 2 millions d’emplois directs, indirects et induits aux États-Unis.

Le software massivement américain

Autrement dit, l’Europe importe non seulement les matières premières essentielles à ses industries numériques mais elle dépend aussi des étapes industrielles les plus sensibles de leur transformation. Même constat dans le software. Dans ces conditions, parler de souveraineté numérique “totale” n’a pas de sens : sans contrôle sur les composants matériels et sans contrôle sur les briques logicielles, il n’y a pas d’autonomie numérique possible.

Le contexte international le montre tous les jours et avec encore plus de force ces derniers temps. Les Etats-Unis utilisent de plus en plus ouvertement les droits de douane, les restrictions d’exportation et les contrôles technologiques comme des instruments de politique étrangère.

La Chine fait de même sur les terres rares et certains métaux critiques. Depuis 2023, elle a instauré des contrôles sur l’exportation de gallium et de germanium, deux métaux essentiels aux semi-conducteurs, dont elle contrôle l’essentiel de la production mondiale.

Une réalité face à laquelle il faut composer

Face à cette réalité, les entreprises européennes doivent composer. Pour OVHcloud, cela signifie contrôler la “stack” logicielle et matérielle de l’infrastructure cloud. “La souveraineté technologique, c’est qui maîtrise la technologie de la solution que je vais utiliser”, détaille Caroline Comet-Fraigneau, chief sales officer au sein de l’entreprise roubaisienne, à L’Usine Digitale.

OVHcloud a ainsi investi dans deux sites de fabrication de serveurs – l’un à Croix dans le nord de la France, l’autre au Canada – afin de conserver une autonomie industrielle dans l’intégration des composants. Mais l’entreprise reconnaît les limites de cette autonomie : “nous ne sommes pas complètement souverains parce qu’il y a un moment, nous sommes bien obligés d’acheter des composants électroniques”.

Protéger les données des autorités étrangères

OVHcloud met ainsi en avant la souveraineté des données stockées. “La souveraineté des données, c’est où sont localisées mes données… mais aussi à quelles lois extraterritoriales elles sont potentiellement soumises“, note Caroline Comet-Fraigneau. ”By design, en tant qu’entreprise européenne, on propose une souveraineté sur toutes nos offres“, poursuit-elle.

Cette revendication vise directement des lois comme le CLOUD Act, une réglementation américaine autorisant – sous certaines conditions – les autorités de surveillance à accéder aux données stockées par les fournisseurs américains quelle que soit leur localisation.

SecNumCloud, de la cyber à la souveraineté

Pour attester qu’une offre n’est pas soumise à des lois étrangères, la France s’est dotée d’un label : SecNumCloud. Il s’agit d’un visa de sécurité qui est délivré par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi). C’est sa version actualisée en mars 2022 (version 3.2) qui intègre la nécessité de protéger contre les législations extraterritoriales.

A l’origine, l’objectif de SecNumCloud était de créer un label de confiance pour répondre au constat suivant : début 2010, les administrations et les entreprises critiques (opérateur d’importance vitale et opérateur de service essentiel) hésitent à passer au cloud par peur pour la confidentialité de leurs données.

Après une première phase d’expérimentation en 2014, la première version du label voit le jour en 2016. Progressivement, en particulier depuis sa version actualisée, SecNumCloud a glissé dans le débat public pour devenir un substitut de “cloud souverain”. Or, ce raccourci est trompeur : SecNumCloud garantit certes un niveau de sécurité élevé mais pas une indépendance industrielle. D’ailleurs, si cette qualification devait certifier une souveraineté au sens strict, aucun acteur ne pourrait aujourd’hui l’obtenir.

Le compromis de S3NS et Bleu

Les offres franco-américaines S3NS – qui vient d’obtenir le visa de sécurité – et Bleu illustrent ainsi une souveraineté par délégation partielle. L’Europe ne contrôle pas la technologie cœur, mais elle en encadre l’usage. Elle ne possède pas la stack, mais elle en sécurise l’exploitation. C’est une réponse pragmatique à court terme mais qui ne règle la question de la dépendance industrielle de long terme.

OVHcloud, qui commercialise plusieurs offres qualifiées, fait d’ailleurs la même distinction. “Ce qu’apporte SecNumCloud, ce sont des garanties en termes de sécurité, affirme la chief sales officer. Nous sommes plutôt sur un plan cyber que sur un axe souveraineté.

Cet avis est partagé par Christophe Grosbost, chief strategy officer de l’Innovation Makers Alliance (IMA), une association professionnelle qui rassemble les directions innovations de près de 165 grandes entreprises et administrations publiques. “SecNumCloud est un label de cybersécurité, pas un label de souveraineté”, assure-t-il dans le cadre d’un échange accordé à L’Usine Digitale.

Il livre une vision assez radicale de la souveraineté : “c’est la capacité, en cas de guerre, à continuer à avoir des capacités numériques fiables, opérationnelles, non influencées et non manipulées”. En pratique, “si vos outils de communication peuvent être coupés de l’extérieur, si vos données sont sur des clouds soumis à une juridiction étrangère, si vos communications reposent sur une infrastructure qui peut être désactivée, alors vous n’êtes pas souverain”, poursuit-il.

L’interdépendance comme stratégie industrielle

Face à ce constat, la solution se trouve dans la notion d’interdépendance. “Créer des briques technologiques sur lesquelles les autres ont besoin de nous, comme l’Europe l’a fait avec ASML”, explique-t-il. Pour rappel, l’entreprise néerlandaise est spécialisée dans les machines de lithographie utilisées pour fabriquer les semi-conducteurs. Concrètement, elle conçoit et produit les équipements qui permettent de graver les circuits électroniques sur les puces. Pour les technologies les plus avancées, dites EUV (Extreme Ultraviolet), ASML est aujourd’hui le seul fournisseur au monde.

A noter, et c’est une précision indispensable à faire, les meilleurs clients d’ASML sont asiatiques et américains. Schématiquement, l’Europe dépend des Etats-Unis pour le cerveau de la puce et Taïwan pour sa fabrication physique.

L’Europe absente des chaînes essentiels de l’IA

Par ailleurs, l’Europe est quasiment absente du marché des processeurs qui font tourner l’intelligence artificielle moderne. Les GPU et accélérateurs d’IA, devenus le cœur des data centers et des modèles d’IA générative, sont dominés par des entreprises américaines comme Nvidia – avec ses puces comme les séries Blackwell et désormais les GPU Rubin – AMD ou, dans une moindre mesure, Intel, et sont fabriqués en Asie.

Pour tenter de réduire sa dépendance étrangère dans le domaine des semi-conducteurs, l’Union européenne a lancé le European Chips Act en 2023. Le plan repose sur un engagement de plus de 43 milliards d’euros de financements publics et privés jusqu’en 2030 pour stimuler la recherche, la production et la résilience des chaînes de valeur européennes. L’objectif est ambitieux : doubler la part du marché européen dans la production mondiale de puces, de moins de 10% aujourd’hui à 20% d’ici 2030.

Cet effort s’appuie d’abord sur un tissu industriel déjà existant. L’Europe dispose d’acteurs solides comme STMicroelectronics, Infineon, NXP, Bosch ou GlobalFoundries à Dresde, capables de produire des puces indispensables pour l’automobile, l’énergie, l’industrie ou les capteurs. Ce sont des segments stratégiques, mais ce ne sont pas ceux qui structurent aujourd’hui l’économie du cloud et de l’IA. Aucun de ces industriels ne fabrique de processeurs pour data centers, de GPU ou d’accélérateurs d’intelligence artificielle comparables à ceux de Nvidia ou AMD.

Autrement dit, même si le European Chips Act réussit, il renforcera surtout une souveraineté industrielle sur des puces spécialisées. Il ne comblera pas, à court terme, l’absence européenne sur les composants les plus critiques pour le numérique contemporain.

La robotique, un levier indispensable

L’Europe a fait une erreur stratégique en abandonnant l’industrie du hardware pendant vingt ans. Recréer cette industrie demanderait des investissements colossaux”, regrette Christophe Grosbost.

Pour lui, un levier reste pourtant décisif : la robotique. “La guerre du hardware se joue au niveau des robots. Ce sont eux qui fabriqueront demain les puces et les infrastructures industrielles”, résume-t-il. Or le signal est inquiétant : “Quand on voit que 60 à 70% des entreprises de robotique au CES sont chinoises, on comprend l’urgence”.

D’où son appel à une stratégie comparable à celle d’Airbus : “une alliance industrielle européenne, un investissement massif et un protectionnisme assumé” pour faire émerger un champion européen de la robotique, capable de redonner à l’Europe un levier réel sur ses capacités industrielles futures.

La question de la préférence européenne

Cette logique conduit, selon Christophe Grosbost, à poser une question : faut-il réserver certains secteurs du numérique à des acteurs nationaux ou européens ? Sa réponse est claire. Le droit européen le permet déjà. “Il existe l’article 346 du traité sur l’Union européenne, qui permet de suspendre le droit à la concurrence pour des secteurs géostratégiques. Il est utilisé pour l’armement et pour le nucléaire. Nous pourrions l’utiliser pour certains secteurs du numérique.

L’idée est simple : lorsque des activités sont jugées vitales pour la sécurité et la continuité de l’État, elles sortent du champ du marché libre. Pour lui, le numérique est désormais dans cette catégorie. “Nous avons trop longtemps considéré le numérique comme un simple outil. Or, il est devenu l’infrastructure stratégique centrale d’une nation. L’économie, la défense, l’information, la capacité de décision politique reposent dessus”, raconte-t-il.

L’intelligence artificielle pousse cette logique encore plus loin. “L’IA est devenue plus stratégique que l’arme nucléaire. Si une nation ne maîtrise pas son IA, elle devient dépendante intellectuellement, économiquement et politiquement”, poursuit-il. Cela justifie, selon lui, d’assumer des choix politiques forts : restreindre l’accès à certains marchés, instaurer une préférence européenne et considérer que certaines briques numériques critiques ne peuvent être confiées qu’à des acteurs jugés pleinement maîtrisés et indépendants.

Maîtriser ses dépendances

Entre l’autarcie numérique et la dépendance totale, il existe toutefois un entre-deux. La souveraineté peut aussi se penser comme une capacité à maîtriser ses dépendances. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de savoir de qui l’on dépend, mais de savoir dans quelles conditions, avec quels leviers de négociation, quelles marges de manœuvre et quelles alternatives possibles.

La souveraineté devient alors moins une question d’indépendance absolue qu’une question de contrôle du destin collectif : être capable d’anticiper les ruptures, d’organiser des solutions de repli, de préserver une continuité stratégique même dans un environnement profondément interdépendant. C’est la vision défendue par Guillaume Poupard, ancien directeur général de l’Anssi ayant récemment rejoint Orange après être passé chez NumSpot.

Maîtriser ne signifie pas tout faire soi-même, tourner le dos à l’innovation technologique, s’enfermer dans une vision rétrograde et conservatrice. Maîtriser c’est au contraire savoir tirer profit des progrès technologiques d’où qu’ils viennent, les comprendre, savoir les mettre en œuvre de manière autonome et raisonnée”, écrivait-il.

Autrement dit, il s’agit de rester acteur de ses choix dans un monde de dépendances inévitables. Ce que l’on appelle “souveraineté” est une construction stratégique : un ensemble de choix politiques, industriels et juridiques qui rendent certaines dépendances acceptables et d’autres inacceptables. Refuser de regarder ces dépendances en face, c’est accepter une fragilité permanente sans l’assumer.

L’open source, une fausse solution ?

L’open source est souvent présenté comme une voie possible pour réduire les dépendances, parce qu’il garantit l’accès au code et la possibilité de l’exploiter sans dépendre juridiquement d’un éditeur unique. En théorie, chacun peut l’auditer, le modifier, l’héberger et l’adapter à ses besoins.

Mais, là encore, l’ouverture du code ne suffit pas à créer une souveraineté. Les briques open source centrales du cloud et de l’IA sont pour la plupart structurées par des acteurs américains, qui en financent le développement, en orientent les priorités et en concentrent l’expertise. Le logiciel est ouvert, mais la capacité à le faire évoluer, à l’industrialiser et à en tirer de la valeur reste très largement concentrée hors d’Europe. Autrement dit, l’open source réduit la dépendance contractuelle, pas la dépendance industrielle.

La réglementation comme arme

L’un des principaux leviers dont dispose aujourd’hui l’Europe est finalement la réglementation. C’est par le droit qu’elle tente de rééquilibrer un rapport de force industriel qui lui est défavorable. RGPD, Digital Markets Act (DMA), Digital Services Act (DSA), Artificial Intelligence Act : l’Europe impose des contraintes là où elle ne peut pas imposer sa puissance industrielle.

Cette stratégie ne plaît ouvertement pas à Donald Trump. Durant son premier mandat, il avait déjà dénoncé les amendes infligées aux géants américains du numérique comme une “taxe déguisée” contre les États-Unis. Son retour sur la scène politique s’accompagne d’un discours encore plus frontal, assimilant les réglementations européennes à des barrières commerciales et à une forme de protectionnisme juridique.

Or, l’Europe n’est pas seulement dépendante, elle est aussi un marché vital. Les grandes entreprises technologiques américaines ne pourraient pas se passer durablement de l’Europe sans perdre une part décisive de leurs revenus. Les 264 milliards d’euros dépensés chaque année par les entreprises européennes financent directement l’innovation et l’emploi.

L’Europe, indispensable mais pas dominante

La dépendance est donc réciproque mais elle est aujourd’hui asymétrique : l’Europe dépend de technologies qu’elle ne maîtrise pas, tandis que les États-Unis dépendent d’un marché qu’ils considèrent acquis.

La souveraineté commence peut-être dans un grain de sable, mais elle se joue aussi dans la capacité à faire comprendre que ce grain de sable pèse, économiquement et politiquement, beaucoup plus qu’on ne l’admet. Reste une question décisive : encore faut-il que l’Union européenne ait réellement le pouvoir politique de jouer ce jeu jusqu’au bout.



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