
[Industry story – Le podcast] Compacte et peu chère, la Ford Pinto, produit phare d’un constructeur tout feu tout flamme, semble parfaite. À un détail près.
Les trois adolescentes quittent la station-service, ravies de leur petit road trip en ce 10 août 1978. Judy accélère pour rejoindre la route US 33 et l’air chaud s’engouffre dans la Ford Pinto, quand un bruit métallique se fait entendre. Le bouchon du réservoir d’essence, oublié sur le toit de la voiture, vient de dégringoler sur le bitume. Judy pile dans la courbe, prête à récupérer l’objet, quand un fourgon vient les percuter par l’arrière. Ce qui aurait dû n’être qu’un banal accident se transforme en un brasier instantané. La Pinto explose et brûle ses passagères. La Ford Motor Company s’apprête à être inculpée d’homicide involontaire.
«Revenir aux bases, c’est revenir à Ford». Simple et efficace, le slogan de la Pinto convoque les réussites de la compagnie depuis l’immense succès de la Ford T. Sorti le 11 septembre 1970, le modèle aux lignes modernes est compact et offre une gamme de couleurs dans l’air du temps. Le rouge tomate le dispute au jaune citron et à l’orange citrouille.
Guest-star de la série «Drôles de dames»
Légère, peu gourmande en carburant et bon marché, parfaite pour rivaliser avec les Nissan, Mazda et autres Coccinelle qui concurrencent le segment des petits modèles aux États-Unis. Très vite, la voilà guest-star régulière de la série à succès Drôles de dames. De quoi séduire les jeunes et les budgets serrés. Les ventes de la «petite voiture insouciante» s’envolent dès les premiers mois. Les soucis, eux, apparaissent. Des plus minimes aux plus graves. Manque de reprise, perte d’huile, rétrogradations imprévues, vapeurs de carburant dans le filtre à air, calages à répétition, blocage de l’accélérateur… Mais il y a pire.
“Manque de reprise, perte d’huile, rétrogradations imprévues, vapeurs de carburant dans le filtre à air, calages à répétition, blocage de l’accélérateur… Mais il y a pire.”
En 1972, la Pinto de Lily Gray cale en pleine autoroute. Inévitablement percutée par la voiture qui la suit, elle s’enflamme et séquestre ses passagers en raison de la tôle qui se froisse si facilement. Lili décède, quand l’adolescent qui l’accompagne s’en sort grièvement brûlé. La même année, Beth et Judith, 17 ans, meurent elles aussi dans les mêmes circonstances. Car le plus grand défaut du véhicule reste son réservoir. Placé entre l’essieu et le pare-chocs arrière, sans protection, il se révèle être une petite bombe à retardement, sensible au moindre choc. Un contact à plus de 25 km/h et une étincelle suffisent à déclencher l’explosion.
Pourtant, les ingénieurs ont alerté la direction dès les phases de tests. Mais au moment de la conception, la réglementation tâtonne, n’impose qu’une sécurité des circuits de carburant focalisée sur les chocs avant. Si les normes évoluent rapidement, il est déjà trop tard. Un calcul est même réalisé dans une note, baptisée Pinto Memo. Il est simple. Le coût d’un rappel et d’une modification s’élèverait à 137 millions de dollars, celui d’une vie à 200000 dollars.
“Le coût d’un rappel et d’une modification s’élèverait à 137 millions de dollars, celui d’une vie à 200000 dollars. Ford a fait son choix.”
27 morts en moins d’une décennie
L’estimation de 180 morts et de quelques brûlés par an atteindrait 36 millions de dollars d’indemnités. Une différence notable et une économie substantielle à la clef. L’affaire est réglée, Ford ne fait rien. Lee Iacocca, le PDG, entame même un intense lobbying pour contrer les inquiétudes de l’Agence fédérale de sécurité routière. Si les nouvelles versions sont améliorées, plus de 500000 conducteurs ordaliques circulent toujours. Malgré les 27 morts recensés en moins d’une décennie, Ford s’en sort bien.
Jusqu’à la publication d’une enquête, qui fait l’effet d’une bombe. Le journaliste Mark Dowey y révèle le Pinto Memo, l’analyse coût-bénéfice, et donc tout le cynisme du géant automobile. Un cas d’école. L’affaire permet l’ouverture d’une procédure judiciaire, suite au décès de Lily Gray. Ford est condamné à payer plus de 125 millions de dollars de dommages, une première. Le verdict est rendu le 6 février 1978. La fin d’un calvaire ? Non. Six mois plus tard, Judy oublie de replacer le bouchon du réservoir d’essence.
Vous lisez un article du numéro 3749 de L’Usine Nouvelle – Décembre 2025


