
L’édito d’Emmanuel Duteil, directeur de la rédaction de L’Usine Nouvelle.
En France, la fin de l’année 2025 aura été marquée par des semaines entières à décortiquer chaque ligne du budget. À chercher comment trouver une majorité, comment ajuster une recette ici, une dépense là, pour éviter un rejet politique. Pendant que nous ergotions sur notre trajectoire budgétaire immédiate, à l’autre bout du monde, la Chine traçait la sienne – et elle est d’une tout autre ampleur.
Car pendant nos débats, Pékin ne débat pas : il exporte. L’année 2025 a été marquée par une bascule historique : l’excédent commercial chinois sur le reste du monde a dépassé pour la première fois les 1 000 milliards de dollars. Une dynamique dopée par une industrie chinoise aux capacités gigantesques et qui pénalise en tout premier lieu l’Europe, devenue – malgré elle – le débouché massif du géant asiatique, confronté à une fermeture partielle du marché américain.
Soyons clairs : réduire cette vague à l’arrivée de Shein, Temu ou des T-shirts à trois euros, c’est se tromper de bataille. La Chine ne nous inonde pas seulement de biens bon marché. Elle avance désormais sur les terrains que nous pensions les plus protégés : batteries, robots industriels, électronique de puissance, semi-conducteurs, véhicules électriques, équipements d’énergie, technologies bas carbone. En novembre, les exportations de produits de haute technologie ont grimpé de 6,6 %, bien plus vite que la moyenne. Le symbole est là : Pékin ne fait plus du volume, il fait de la valeur. Comme le résume Nicolas Dufourcq, le patron de Bpifrance, ses produits sont souvent meilleurs que les nôtres. Et la Chine n’hésite pas à le dire. Sa volonté de conquête industrielle est assumée, presque revendiquée. L’objectif : devenir la première puissance industrielle mondiale en 2049, pour le centenaire de la République populaire. À côté, notre calendrier budgétaire semble bien étriqué.
La France sermonne, la Chine temporise
Emmanuel Macron, en visite début décembre à Pékin, a haussé le ton. Il a parlé de «dernier stop avant la crise», évoqué la nécessité de «garder notre masse musculaire», menacé d’imposer des droits de douane si la Chine ne rééquilibrait pas son modèle. Une alerte forte qui pose une question simple : aurons-nous la capacité – et la rapidité – de nous défendre ?
Car pendant que le Président français sermonne, l’Europe, elle, temporise. Les enquêtes anti-subventions s’enchaînent, les dossiers s’accumulent, les textes s’écrivent. Mais la mécanique institutionnelle avance au rythme d’un vieux moteur diesel quand l’industrie chinoise, à coups de subventions et de respect bien limité du droit du travail et de l’environnement, est passée au turbo électrique.
Plusieurs urgences en parallèle
Nous sommes face à plusieurs urgences. D’abord, une politique commerciale offensive. Il ne s’agit pas de fermer nos frontières, mais de mettre en place un cadre exigeant : droits de douane ciblés, conditions d’accès au marché, protection de nos filières critiques. Nous devons ensuite développer une stratégie industrielle crédible, lisible, financée. Sur quinze ans, pas quinze mois. Enfin, l’Europe doit être unie. Tant que l’Union avancera en ordre dispersé, elle sera vulnérable. Le protectionnisme à la carte ne fonctionne pas face à une stratégie chinoise qui tente de s’infiltrer dans les coins en s’appuyant sur des nations qui tergiversent ou qui lui sont plus favorables, comme certains pays de l’Est.
Si nous continuons à traiter l’enjeu chinois comme un sujet secondaire par rapport aux débats budgétaires, nous découvrirons trop tard que ce ne sont pas seulement nos rayons et nos usines qui auront été envahis, mais notre avenir industriel qui aura été décidé sans nous. Ce sera l’un des défis majeurs de cette année 2026.


