
La liberté de l’Afrique du Sud s’est forgée dans le sacrifice et non dans le confort. Elle a été remportée par des jeunes hommes et femmes qui ont répondu à l’appel à résister à l’injustice au prix de l’emprisonnement, de l’exil ou de la mort. Parmi eux se trouve M. Tukwana David Feni, un ancien détenu de Robben Island (numéro de prison : 100/63) qui a été arrêté à Paarl dans le Cap occidental et a passé douze ans derrière les barreaux de 1963 à 1975 pour avoir osé croire que la liberté devait venir de son vivant. Aujourd’hui, dans un cruel retournement de l’histoire, cette même liberté semble lui échapper. Il est partiellement aveugle et confiné dans un village d’eQonce, anciennement King William’s Town.
En tant que jeune homme, au début des années 1960, M. Feni a répondu à l’appel de ralliement du Congrès panafricaniste (PAC) sous le slogan puissant «inkululeko ngoku» (liberté maintenant). C’était une exigence née de l’urgence et du défi, rejetant le progressiveisme en faveur d’une libération immédiate de l’oppression de l’apartheid. Pour son engagement en faveur de cette cause, M. Feni a payé cher. Il a été arrêté, reconnu coupable et condamné à Robben Island, rejoignant ainsi les rangs des prisonniers politiques dont les souffrances ont jeté les bases d’une Afrique du Sud démocratique.
Pourtant, aujourd’hui, plus de 30 ans après l’avènement de la démocratie et 15 ans après la création du Département des Anciens Combattants, M. Feni n’est toujours pas inscrit dans la base de données nationale des anciens combattants. Cette exclusion administrative a de profondes conséquences dans la mesure où, sans enregistrement, il ne peut pas accéder aux prestations garanties par l’article 5 de la loi sur les anciens combattants, prestations destinées à assurer des soins de santé, une aide au logement et une aide sociale à ceux qui se sont sacrifiés pour la liberté du pays.
Pour un ancien prisonnier politique âgé, il ne s’agit pas d’un oubli technique, c’est d’un déni de dignité.
Après des années de tentatives pour régulariser son statut, la dernière tentative de M. Feni s’est heurtée à une demande choquante. Le Département des Anciens Combattants lui a demandé de se présenter à un entretien de vérification, apparemment inconscient de son âge avancé, de son état de santé déclinant, de son statut de chômeur et du fait que les registres de la prison de Robben Island existent et confirment clairement son statut de prisonnier politique. Il s’agit de documents historiques officiels, et non de souvenirs contestés ou de revendications informelles. Les ignorer, c’est méconnaître à la fois l’histoire et l’humanité.
Cette demande reflète plus qu’une insensibilité bureaucratique, elle révèle un échec systémique au sein du ministère des Anciens Combattants, une institution qui, au fil des années, a démontré une incapacité constante à améliorer de manière décisive la vie des anciens combattants. Les rapports répétés faisant état de demandes non traitées, de prestations inaccessibles et d’anciens combattants vivant dans la pauvreté contrastent fortement avec les nobles promesses faites au moment des élections et lors des journées commémoratives nationales.
Mais l’accusation ne s’arrête pas aux portes du ministère. La responsabilité politique incombe entièrement au ministère de la Défense et des Anciens Combattants (la ministre Angie Motshekga, les vice-ministres Bantu Holomisa et Richard Hlophe), qui n’a pas réussi à exercer un contrôle efficace et à garantir que les politiques sont mises en œuvre d’une manière conforme aux valeurs constitutionnelles. Lorsque des anciens combattants âgés sont soumis à des processus rigides et déshumanisants, cela témoigne d’un échec de leadership qui va au-delà de l’administration et s’inscrit dans le domaine de la négligence morale.
Plus troublant encore est le silence du propre foyer politique de M. Feni. Le Congrès panafricaniste, qui incitait autrefois les jeunes à tout risquer pour la libération, est resté visiblement silencieux. L’Association des anciens combattants de l’Armée populaire de libération d’Azan (APLAMVA), créée précisément pour sauvegarder les intérêts des anciens combattants comme M. Feni, est également silencieuse. Leur inaction les rend complices de cette injustice et soulève des questions inconfortables quant à savoir à qui ces structures servent réellement.
L’Afrique du Sud proclame souvent qu’elle honore ses héros. Les rues sont renommées, des discours prononcés et des couronnes de fleurs déposées. Mais l’honneur sans action est vide de sens. La véritable reconnaissance consiste à garantir que les anciens combattants soient traités avec respect, compassion et équité pendant qu’ils sont encore en vie pour en faire l’expérience.
M. Feni ne demande pas de traitement spécial. Il demande une reconnaissance déjà étayée par des faits historiques et l’accès à des avantages inscrits dans la loi. Son cas est un miroir tendu à la nation, reflétant une réalité inquiétante : ceux qui ont tout donné pour la liberté peuvent encore être oubliés par l’État qu’ils ont contribué à créer.
Si l’Afrique du Sud ne parvient pas à honorer M. Feni, elle risque de trahir non seulement un homme, mais toute une génération qui a cru contre toute attente que «inkululeko ngoku” valait n’importe quel sacrifice.
Le lieutenant-colonel (Rtd) Baliwinile Kwankwa (SA Army Int C) est un ancien directeur du Département des anciens combattants et un ancien membre de l’Armée populaire de libération d’Azanian, et écrit à titre personnel.


