
L’Afrique du Sud aime se présenter comme un poids lourd diplomatique : un pont entre le Nord et le Sud, une voix de principe dans les forums mondiaux et une force stabilisatrice sur le continent africain. Accueillir le G20, prôner une réforme de la gouvernance mondiale et maintenir une présence visible dans les opérations de maintien de la paix de l’ONU renforcent cette image de soi.
Pourtant, derrière cette rhétorique se cache une contradiction de plus en plus flagrante. L’ambition diplomatique de l’Afrique du Sud n’est plus à la hauteur de sa capacité sécuritaire. Ce n’est pas le produit d’un malheur ou de tensions budgétaires temporaires. C’est le résultat de choix politiques délibérés et soutenus, clairement reflétés dans la manière dont l’État répartit l’argent, l’autorité et l’attention politique entre le maintien de l’ordre et la défense.
Cet écart est désormais trop grand pour être ignoré.
Mis à l’écart par conception
Sur le papier, la Force de défense nationale sud-africaine (SANDF) reste un instrument essentiel de la puissance nationale. Dans la pratique, il a été marginalisé politiquement, vidé de ses capacités opérationnelles et de plus en plus à l’abri du contrôle démocratique.
Depuis plus de deux décennies, la défense n’a cessé de reléguer au bas de la liste des priorités gouvernementales. Les budgets ont diminué en termes réels. Les coûts de personnel absorbent la majeure partie de ce qui reste, laissant un financement insuffisant pour la formation, la maintenance et la modernisation. Le résultat est une force qui déploie et absorbe les risques, mais qui peine à régénérer, à dissuader ou à maintenir des opérations complexes.
La SANDF n’est plus considérée comme un instrument stratégique. Au lieu de cela, il fonctionne comme une force utilitaire à usage général. La protection des frontières, les secours en cas de catastrophe, la protection des infrastructures et le soutien aux élections dominent ses tâches. Ces missions sont politiquement pratiques et visibles publiquement, mais stratégiquement corrosives. Ils consomment des ressources rares sans rien faire pour restaurer l’état de préparation au combat. La force est constamment occupée, mais de plus en plus fragile.
Il ne s’agit pas d’une négligence accidentelle. Cela reflète un jugement politique implicite selon lequel le pouvoir militaire est maladroit, peu gratifiant sur le plan électoral et stratégiquement secondaire. La défense est tolérée comme un symbole de souveraineté et non comme une capacité.
La contradiction entre ambition et capacité est la plus évidente dans le rôle de l’Afrique du Sud en République démocratique du Congo.
Le 19 décembre 2025, le Conseil de sécurité des Nations Unies a renouvelé à l’unanimité le mandat de la Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo pour une année supplémentaire, le prolongeant jusqu’au 19 décembre 2026. L’Afrique du Sud reste attachée à la mission et a déjà effectué une rotation des troupes, ayant déployé un nouveau contingent le 13 décembre 2025, à l’insu du Comité permanent mixte de défense.
Le mandat renouvelé du bataillon RSA se déroule sans la Force de réaction rapide et l’unité composite d’hélicoptères. Il ne s’agissait pas de contributions symboliques, mais de moyens de combat et de mobilité de grande valeur. Il ne reste que des éléments spécialisés, notamment le renseignement tactique et l’évacuation sanitaire.
Il s’agit d’un retrait discret motivé par la nécessité plutôt que par la stratégie. La SANDF ne peut tout simplement pas soutenir des déploiements haut de gamme sans affaiblir davantage sa force sur le territoire national. Pourtant, sur le plan diplomatique, l’Afrique du Sud continue de se présenter comme un contributeur fiable en matière de sécurité.
Cette déconnexion érode la crédibilité. Une puissance douce non soutenue par des capacités matérielles peut générer de la bonne volonté, mais elle ne se traduit pas par une influence durable ou un levier stratégique.
L’accueil du G20 a accentué ce déséquilibre. Pretoria a mis l’accent sur le dialogue, l’inclusion et la représentation des pays du Sud. L’optique était forte. Le message était confiant et raffiné.
Toutefois, le leadership suscite des attentes. Les États qui revendiquent leur influence sont jugés non seulement sur ce qu’ils disent, mais aussi sur ce qu’ils peuvent faire lorsque la situation se détériore.
On ne s’attend pas à ce que l’Afrique du Sud rivalise militairement avec les grandes puissances, mais elle devrait être cohérente. Un pays qui lutte pour sécuriser ses frontières, ne peut pas maintenir des capacités de maintien de la paix exigeantes et dirige une force de défense visiblement en déclin trouvera inévitablement que les plateformes diplomatiques ont des limites.
Ce qui émerge à la place, c’est un leadership performatif : présence sans influence, voix sans poids.
Le G20 et la politique budgétaire
Si les discours occultent les priorités, les budgets les révèlent. Cela n’est nulle part plus clair que dans le contraste entre la police et la défense dans le cadre budgétaire à moyen terme.
Le Service de police sud-africain (SAPS) est une priorité protégée. Son budget augmente régulièrement à moyen terme. Les effectifs sont augmentés. Les pressions salariales sont prises en compte. Des services de police, de détectives et de prévention du crime visibles sont présentés comme des fonctions non négociables de l’État, même si le rapport intérimaire de la Commission Mandlanga est caché au public.
Cela reflète la réalité politique. Le crime est immédiat, visible et coûteux sur le plan électoral. Le sous-financement des services policiers comporte un risque politique direct. En conséquence, le SAPS est considéré comme essentiel à l’ordre social et à la légitimité du régime, ainsi qu’à la sécurité du gouvernement. Ne cherchez pas plus loin que le budget de la protection VIP, qui est plus important que le budget de l’ensemble de l’aviation de combat réuni.
L’allocation du SANDF est effectivement plafonnée. Une fois l’inflation et la hausse des coûts opérationnels prises en compte, elles diminuent en termes réels. Il n’existe aucune disposition sérieuse pour la régénération des forces, le remplacement de l’équipement ou le rétablissement de l’état de préparation. La Défense devrait absorber la pression interne, même si elle fonctionne déjà au-delà des limites soutenables.
Le message est sans équivoque. L’ordre interne sera financé, quel que soit le coût et la corruption qui y est associée au sein de la police, mais les capacités stratégiques ne recevront pas un centime de plus.
Une vision étroite et risquée de la sécurité
Le déséquilibre budgétaire code une conception étroite de la sécurité nationale. Les menaces sont supposées être domestiques, criminelles et gérables par la police. Le risque externe, la dissuasion stratégique et la crédibilité militaire sont traités comme des préoccupations théoriques ou résiduelles.
Cette hypothèse aurait pu paraître raisonnable dans un environnement international favorable. Elle semble de plus en plus fragile dans un monde caractérisé par l’instabilité, des normes contestées et une concurrence renouvelée entre grandes puissances.
La police ne peut pas sécuriser les approches maritimes, faire respecter les frontières, évacuer les citoyens des zones de crise ou soutenir la stabilité régionale. Pourtant, on attend toujours de la SANDF qu’elle remplisse ces fonctions sans disposer des ressources nécessaires pour le faire de manière crédible.
L’État veut bénéficier des avantages de la capacité militaire sans en payer les coûts. La défense est devenue une police d’assurance pour laquelle personne ne veut payer, mais chacun s’attend à fournir une couverture en cas de problème.
Plus inquiétante encore est la détérioration des relations entre civils et militaires. Les récents engagements entre la SANDF et la Commission permanente mixte de défense du Parlement suggèrent une grave rupture de confiance. Les séances d’information sur la contribution de l’Afrique du Sud à la MONUSCO ont été largement qualifiées par les membres du Parlement de superficielles, évasives et dédaigneuses. Des informations clés ont été cachées. Les questions légitimes ont été détournées. Certains députés sont sortis frustrés.
Il ne s’agit pas d’une irritation procédurale. C’est un signal d’avertissement constitutionnel. Une armée qui traite le contrôle avec dédain, protégée par les dirigeants politiques, risque de s’éloigner des normes démocratiques. La négligence budgétaire et le manque de responsabilité se renforcent souvent mutuellement.
Prises ensemble, ces tendances indiquent un déni stratégique.
L’Afrique du Sud veut une stature diplomatique, une crédibilité en matière de maintien de la paix et une visibilité mondiale. Mais il finance et gouverne ses forces de défense comme un État qui considère que la puissance militaire est facultative. C’est un choix, pas une fatalité.
C’est aussi une démarche risquée. La bonne volonté internationale ne remplace pas la capacité. Les institutions vacillent sous la pression. Les normes s’affaiblissent lorsqu’elles sont remises en question. Les États qui négligent leurs capacités stratégiques découvrent souvent trop tard que la diplomatie sans effet de levier a de sérieuses limites.
L’Afrique du Sud est désormais confrontée à une décision qu’elle a reportée depuis des années.
Soit il aligne ses ambitions sur ses capacités en reconstruisant la SANDF, en rétablissant la responsabilité et en finançant la défense comme un instrument sérieux de la puissance nationale, soit il réduit honnêtement ses ambitions de politique étrangère, y compris ses engagements en matière de maintien de la paix et ses positions de leadership.
Ce qu’il ne peut pas continuer à faire, c’est de prétendre que les budgets policiers et la rhétorique diplomatique peuvent se substituer aux capacités militaires.
La puissance suit la capacité. Ignorer cette réalité n’est pas une politique étrangère fondée sur des principes. C’est une auto-illusion stratégique.
Écrit par Ricardo Teixeira pour L’ami du quotidien et republié avec autorisation. L’article original peut être trouvé ici.


