
En mars 2025, la Lituanie a décidé de se retirer de la convention d’Oslo, qui interdit l’utilisation, le développement et le commerce des munitions à fragmentation. Cette décision précède celle de la Pologne, de la Finlande et des États baltes de se retirer de la Convention d’Ottawa, qui régit l’utilisation des mines antipersonnel. Alors que ces mesures ont été largement critiquées, Léo Péria-Peigné, chercheur à l’IFRI (Institut français des relations internationales), revient sur ces choix, et appelle l’OTAN à prendre en compte cette nouvelle donne.
Une nouvelle compréhension de la menace russe
Péria-Peigné explique ces décisions par un changement d’approche stratégique face à la menace russe. Auparavant, en cas d’agression, la doctrine consistait en une « défense flexible » : il fallait ralentir l’offensive, quitte à céder du territoire, en attendant l’arrivée des renforts de l’OTAN. Mais l’invasion de l’Ukraine a changé la donne. Compte tenu 1) des exactions commises par les troupes russes dans les territoires occupés 2) de la difficulté à regagner du terrain et 3) de la « confiance relative » dans les garanties de sécurité de l’OTAN, notamment avec l’administration Trump, les pays européens du flanc oriental ne veulent pas céder un pouce de leurs territoires. Dans cette mesure, les mines antipersonnel et les munitions à fragmentation pourraient être très utiles.
Des armes très efficaces
Compte tenu de leur taille, les pays du flanc oriental, notamment les États baltes, ne pourront jamais rivaliser avec la puissance militaire de la Russie, ni en termes de troupes, ni d’équipements. Ils ont donc besoin de ce que Péria-Peigné définit comme des « multiplicateurs de force » pour équilibrer le rapport de force. Et les munitions à fragmentation peuvent être ces multiplicateurs de force. Le chercheur précise : « une seule plateforme utilisant des munitions à fragmentation peut produire en quelques instants un effet équivalent à celui d’une batterie entière de six à huit lanceurs utilisant des munitions conventionnelles, ce qui représente une économie substantielle en ressources humaines et matérielles ». Par exemple, un seul tir de roquette guidée M39 d’un HIMARS, avec ses 950 munitions à fragmentation, peut couvrir jusqu’à 30 000 m2, ce qui a un impact dévastateur sur l’infanterie et sur la majorité des véhicules blindés.
Concernant les mines personnelles, elles sont utilisées conjointement avec les mines antichar : si ces dernières empêchent tout véhicule blindé d’avancer, les premières rendent les opérations de déminage difficiles. Un tel paquet a pour effet secondaire de ralentir et de canaliser l’offensive. Cette stratégie a prouvé son efficacité lorsque l’Ukraine a tenté une contre-offensive au cours de l’été 2024.
Par conséquent, « les États baltes, la Finlande et la Pologne sont prêts à sacrifier une étroite bande de leur territoire pour renforcer une stratégie de déni de zone ».
« Un parallèle fallacieux »
Le principal problème de ces armes réside dans les conséquences sur les populations civiles après la fin des conflits, en raison des nombreuses munitions non explosées, ce qui a conduit aux conventions d’Ottawa et d’Oslo. En Ukraine, les belligérants utilisent des munitions à fragmentation de l’ère soviétique avec parfois un taux de plus de 50 % de munitions non explosées. De plus, ils sont utilisés dans les zones urbaines. Dans le même ordre d’idées, les Russes utilisent les mines antipersonnel de manière offensive, sans dresser un inventaire précis de leur emplacement. Cependant, Péria-Peigné estime que le contexte dans lequel la Pologne, la Finlande et les pays baltes se sont retirés de ces conventions est radicalement différent. Premièrement, ils utiliseront des munitions à fragmentation américaines. En Irak en 2003, ces armes avaient un taux de non-explosion de 8 %, ce qui reste élevé. Depuis, les constructeurs continuent de tenter de réduire le taux à 1 %. Concernant les mines, elles ne seront utilisées qu’à des fins défensives, leur localisation étant connue. Pour ces raisons, estime le chercheur de l’IFRI, pour « les Européens cherchant à dissuader ou à se défendre contre une attaque russe, l’utilisation de ces armes dans une posture défensive devrait, en théorie, différer radicalement de leur utilisation par l’armée russe ».
Une décision à méditer pour les membres de l’OTAN
A la fin de son article, Péria-Peigné appelle les membres de l’Otan à réfléchir à ces armes. D’une part, il plaide pour un partage étendu d’informations pour « identifier clairement les appareils utilisés, les options de déploiement et les méthodes d’enquête », car la coopération entre utilisateurs et non-utilisateurs peut créer des situations problématiques. En revanche, il appelle les autres membres européens de l’OTAN à réfléchir aux moyens d’augmenter leur puissance de feu. Dans cette optique, il développe plusieurs idées, en se concentrant sur le cas français :
- La convention d’Oslo n’interdit pas les munitions à fragmentation, mais encadre leur nombre et leur taille : les bombes contenant moins de 10 munitions pesant entre 4 et 20 kg sont autorisées, ainsi que celles contenant des munitions à fragmentation pesant plus de 20 kg (le poids étant dans ce cas une limite « naturelle »). Citant l’exemple de l’obus BONUS utilisé avec 2 munitions à fragmentation en Ukraine contre les radars ou comme contre-batterie, il estime que « le développement pour les futurs lance-roquettes multiples (MRL) d’une roquette emportant neuf sous-munitions intelligentes similaires à celles emportées par l’obus BONUS permettrait des tirs à saturation contre des forces mécanisées qui, avec un seul lanceur de six roquettes, équivaudraient à plusieurs pièces d’artillerie de 155 mm ».
- Une autre solution serait le développement de bombes à fragmentation, comme la fusée M30A1, qui « transporte 180 000 billes de tungstène, lui permettant de neutraliser en un instant toute cible moins blindée qu’un char de combat sur un kilomètre carré ». Le principal avantage est qu’une fois utilisé, il ne représente aucun risque pour la poursuite du conflit.
La dernière piste qu’il explore est l’utilisation d’armes thermobariques, qui ont un effet dévastateur contre « l’infanterie ouverte, les véhicules et les fortifications ». Comme elles ne sont pas des armes incendiaires de par leur conception, les armes thermobariques ne sont pas incluses dans le Protocole sur les interdictions ou les restrictions concernant l’utilisation des armes incendiaires.
Écrit par ADIT – Le Bulletin et republié avec autorisation.


