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« L’Europe est prise dans un tourbillon concurrentiel sans précédent », selon Vincent Touraille (Sicos)

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L’épisode du Covid avait mis en lumière le manque de souveraineté de l’Europe, en matière de production de matières actives pharmaceutiques. Un sujet qui avait notamment pour conséquence des ruptures d’approvisionnement de nombreux médicaments essentiels. Depuis, quelles sont les actions qui ont été menées en France et en Europe. A-t-on pu observer un mouvement de relocalisation de productions ? Entretien avec Vincent Touraille, le président du Sicos, syndicat professionnel qui représente les acteurs industriels de la chimie fine et des biotech industrielles en France.

InfoChimie : Au sortir de l’épisode du Covid, on a commencé à parler de relocalisation, d’achats responsables, de Critical Medicines Act (CMA)*, et de listes de médicaments essentiels. Deux ans plus tard, le paysage a-t-il vraiment changé ?

Vincent Touraille : En apparence, oui : quelques produits sont revenus, ici ou là. Le paracétamol est devenu l’exemple le plus parlant, presque un symbole politique. Mais si l’on regarde la dynamique globale, ce n’est clairement pas cela qui caractérise les deux dernières années. Ce qui a véritablement changé, c’est l’arrivée d’une force inverse, beaucoup plus puissante que les initiatives de relocalisation : la prééminence de la Chine sur quasiment tous les marchés du secteur. Les producteurs chinois proposent désormais des prix qui défient toute concurrence, au point de devenir inatteignables pour les industriels européens. Il y a trois raisons principales à cela : la dévaluation de leur monnaie, le soutien massif de l’État sous forme d’aides directes ou indirectes, et la montée en puissance technologique de leurs unités de production. Certains sites chinois ont investi à des niveaux considérables et tournent désormais avec des capacités qui doivent trouver des débouchés. Comme les États-Unis ont refermé leurs frontières en partie, les producteurs chinois concentrent désormais leurs efforts sur l’Europe, devenue leur cible prioritaire. Résultat : depuis deux ans, nous subissons un dumping généralisé sur les petites molécules, mais aussi sur des segments de plus en plus techniques. C’est un phénomène qui touche l’ensemble de la chimie fine et même toute l’industrie chimique européenne. Nous sommes dans un vrai tourbillon concurrentiel, avec des marchés extrêmement attaqués. Et contrairement aux autres régions du monde, l’Europe ne met pas en place de mesures protectionnistes. L’Asie grignote des parts de marché à une vitesse impressionnante, et il sera très difficile de les reconquérir.

Diriez-vous que la bataille est perdue ? Ou est-il encore possible de résister ?

V.T. : La bataille n’est pas perdue, mais nous sommes clairement en terrain difficile. Nous ne progressons plus. Dans le meilleur des cas, nous stagnons en volumes. Nous avons perdu un mécanisme qui nous permettait de tenir : l’effet de piston entre les produits matures, les génériques et les nouvelles introductions. Or, aujourd’hui, nous sommes attaqués de front sur les matures et sur les génériques, qui étaient pourtant notre socle. Et en parallèle, il y a beaucoup moins de nouveaux lancements, moins de start-up, moins d’innovations industrielles prêtes à être internalisées. Le marché est beaucoup plus atone qu’il y a deux ou trois ans. Les capacités de production que nous remplissions grâce à ces lancements de nouveaux produits se retrouvent en sous-charge. C’est pour cela que nombre d’acteurs ont engagé des restructurations, parfois discrètes, parfois très visibles. Le phénomène est généralisé : on adapte les tailles d’équipes, on ferme des lignes, parfois des ateliers entiers. La situation n’est pas désespérée, mais il ne faut pas se cacher que nous sommes dans un cycle baissier, qui rappelle très fortement ce que nous avons vécu au début des années 2000, au moment des grandes vagues de délocalisations. Cette fois-ci, la force du courant est encore plus marquée car la Chine a acquis une avance technologique et économique qu’elle n’avait pas il y a vingt ans.

Que faudrait-il mettre en place pour rebondir et recréer un espace compétitif pour les producteurs européens ?

V.T. : Les leviers sont connus. Ils sont identifiés depuis longtemps. Le premier, selon moi, est le marquage de l’origine des matières actives et des excipients. Cela fait quinze ou vingt ans que nous demandons un marquage européen clair. Nous avions proposé un symbole simple, un “trèfle”, pour indiquer sur l’emballage si l’API, ou les deux dernières étapes critiques, l’excipient, et la galénique sont produits en Europe. L’idée n’est pas d’interdire les importations, mais de donner au public une information fiable. Je suis convaincu que si les patients savaient d’où viennent réellement les principes actifs — notamment dans les génériques — ils favoriseraient naturellement les productions européennes. Ensuite, il faut agir sur les appels d’offres publics. Aujourd’hui, ils sont uniquement tirés vers le prix. Or les hôpitaux et les achats publics représentent un volume d’achat tel que, s’ils décidaient d’intégrer un critère de bilan carbone ou d’origine européenne, cela changerait immédiatement la donne. Je le dis très simplement : si l’État décidait que 50 % des achats hospitaliers en médicaments, excipients et dispositifs médicaux doivent être bas carbone ou européens, cela redonnerait de l’oxygène à toutes les productions françaises et européennes.

Le projet de marquage a-t-il été abandonné ?

V.T. : Non, il n’est pas mort. Au contraire, il progressait très bien dans le cadre de la préparation du Critical Medicines Act. Nous avions enfin une fenêtre politique. Mais l’arrivée de Donald Trump a complètement bouleversé la donne géopolitique et commerciale. Nous espérons que la présidence danoise de l’UE remettra le sujet sur la table. La France, en tout cas, continue à pousser pour qu’il aboutisse.

Justement, quels ont été les effets de l’arrivée de Trump sur votre marché ?

V.T. : Les droits de douane, avant tout. Notre industrie s’appuie sur un commerce mondial fluide. C’est dans sa nature profonde. Une molécule peut nécessiter quarante étapes de synthèse réalisées dans cinq pays différents. Nous avons toujours travaillé dans un monde sans barrières commerciales. Dès qu’on introduit des régimes douaniers, des contrôles, de la “viscosité” dans les échanges, tout se ralentit, tout devient plus compliqué. Et c’est exactement ce que fait l’administration américaine : elle complexifie le commerce global, tout en fermant son marché aux productions étrangères. Nous sommes d’autant plus touchés que, dans le même temps, les productions chinoises peuvent entrer en Europe sans difficulté. Le Covid avait pourtant créé une vraie prise de conscience de la fragilité de nos chaînes de valeur, ce qui avait donné naissance au CMA. Mais cette dynamique a été bousculée. Aujourd’hui, on voit l’Asie se refocaliser sur l’Europe… et l’Europe laisser faire.

La profession sera-t-elle suffisamment résiliente pour traverser cette période ?

V.T. : Oui, je le crois. Nous avons déjà traversé des phases similaires. Dans les années 2000, nous étions très inquiétés par les délocalisations. Puis les exigences qualité se sont renforcées, ce qui a ramené une partie de la production en Europe. L’histoire nous montre que ces cycles existent. Nos entreprises sont résilientes parce qu’elles ont toujours été obligées d’adapter leur production, de jongler avec des portefeuilles complexes, d’absorber rapidement des variations de charge. Mais il faut être lucide : les résultats seront moins bons, et certains acteurs souffrent déjà. Nous entrons dans une phase de décroissance : arrêts d’ateliers, rationalisations, redimensionnements. Les gros vont s’alléger. Les petits risquent davantage. Beaucoup d’industriels subissent, en attendant que de nouveaux mécanismes de régulation ou de protection se mettent en place.

Le PIIEC Santé peut-il contribuer à redresser la situation ?

V.T. : Le PIIEC n’est pas un outil miracle, mais il est indispensable. C’est un instrument de long terme qui permet de restaurer des technologies critiques. EuroAPI, par exemple, l’utilise pour relancer des savoir-faire dans les stéroïdes avec Abolis. Le PIIEC fait partie d’un arsenal plus large de mesures nécessaires : marquage, rééquilibrage des appels d’offres, critères carbone… Si ces leviers avancent ensemble, alors oui, nous pouvons rebâtir un environnement compétitif. Mais il faut une volonté politique claire. Et il faut agir vite. Parce que l’Asie, elle, n’attend pas.

Propos recueillis par Sylvie Latieule

*Critical Medicines Act (CMA) : initiative européenne visant à sécuriser l’approvisionnement en médicaments essentiels en renforçant la production et les capacités industrielles en Europe, en réduisant les dépendances stratégiques aux pays tiers et en améliorant la résilience des chaînes de valeur pharmaceutiques.

Quelle dynamique pour les l’excipients ?

Cécile Duputel, Senior Public Affairs manager – Roquette, membre du SICOS : « Un excipient est un composant fonctionnel clé : il assure la biodisponibilité, la solubilité, la stabilité et l’acceptabilité du médicament. Sans lui, l’API ne peut pas délivrer son efficacité ni être administré correctement. Le principal problème des excipients européens aujourd’hui, c’est la concurrence chinoise. Sur quasiment toutes les gammes, les prix sont tellement bas qu’ils ne couvrent parfois même pas les coûts de production européens. Depuis le Covid, l’Europe est devenue un marché attractif pour les fournisseurs asiatiques. Les producteurs d’excipients ne sont pas encore dans la situation de délocalisation des API, mais nous sommes au bord de la falaise : pression internationale, énergie, décarbonation… L’étape d’après est connue. Avec le Sicos et l’EFCG, nous construisons une alliance européenne pour rappeler que relocaliser les API sans excipients n’a aucun sens. La production européenne a une carte à jouer car les clients apprécient la forte expertise technique, la sécurité et la qualité associées aux produits provenant de fournisseurs européens. Pour continuer de nous développer, nous demandons aussi une meilleure protection intellectuelle et la reconnaissance de l’origine de production. »

Pourquoi la biotech peine-t-elle à prendre le relai des médicaments matures ?

Françoise Durand-Rivoire, Global Head of ESG & Public Affairs, Axplora : « La biotech est un domaine innovant par nature avec des dynamiques différentes de celles des API. Les cycles sont longs, de 5 à 7 ans avec des besoins d’investissements importants là où les financeurs attendent des retours sur investissements plus courts ! En France, les universitaires sont à l’origine de nombreuses découvertes et créent de nombreux spin-off, mais le financement s’arrête à mesure que les sociétés grandissent et désirent passer en stade d’industrialisation. Cela pousse les projets vers les États-Unis qui offrent plus de financements. Il existe néanmoins en Europe un certain nombre d’acteurs de la chimie fine hybrides qui produisent à la fois des produits matures et ont une activité de CDMO capable de prendre en charge ces molécules biotech innovantes. Quant au Critical Medicines Act, il ne couvre que les produits essentiels, souvent des génériques. Pour la biotech, c’est différent : il n’y a pour l’instant peu de véritable incitation à produire localement avec des coûts ESG et réglementaires très lourds. Les taxes vont et viennent, la complexité administrative s’intensifie, les appels d’offres ne sont pas très incitatifs. On est dans une situation attentiste. »



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