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La justice transitionnelle est essentielle pour lutter contre les violences sexuelles liées au conflit au Tigré

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Lu il y a 11 minutes


Le 16 octobre, la Commission d’enquête sur le génocide du Tigré (CITG) a publié son rapport historique documentant les atrocités qui auraient été commises pendant la guerre dans le nord de l’Éthiopie de 2020 à 2022. Les chiffres sont stupéfiants : 152 108 victimes ont été victimes de viols, y compris de viols collectifs commis par plusieurs auteurs, et plus de 37 000 ont été réduites en esclavage sexuel.

Le CITG a été créé en mai 2022 par l’administration régionale du Tigré pour enquêter et documenter les violations des droits humains et les dommages causés par la guerre. Même s’il y a eu un certain niveau de coopération avec les institutions fédérales, aucune reconnaissance formelle ou approbation juridique du mandat de la commission n’est rendue publique.

Le rapport indique que l’enquête du CITG a touché 481 201 femmes et filles dans presque toutes les régions du Tigré. Soixante pour cent des personnes interrogées ont été victimes d’horribles formes de violences sexuelles liées aux conflits (CRSV), que la commission qualifie de crimes internationaux fondamentaux – crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide.

Le rapport identifie les auteurs comme étant des forces militaires, notamment les Forces de défense érythréennes (EDF), les Forces de défense nationales éthiopiennes (ENDF), la milice Amhara et les forces Afar. Les forces tigréennes ne faisaient pas partie de l’enquête.

Si les femmes et les filles sont considérées comme les principales cibles de la violence sexuelle, le rapport reconnaît que les garçons et les hommes en sont également les victimes. Aucune donnée spécifique n’a été fournie pour ces derniers.

Même si l’on peut douter de l’exactitude des chiffres, les controverses sur les chiffres ne diminuent en rien la réalité des souffrances des victimes ni l’impératif d’obtenir réparation.

Dans ses recommandations, le rapport qualifie le processus de justice transitionnelle de l’Éthiopie de inefficace, partiel et incapable de rendre la justice. Certains interprètent cela comme un rejet de la pertinence et du potentiel plus larges du processus.

L’affirmation selon laquelle le processus de justice transitionnelle en Éthiopie représente une justice des vainqueurs – sélective et politiquement influencée – ne peut être entièrement rejetée. Le paysage politique éthiopien reste profondément polarisé, et lorsque les forces de l’État, les milices régionales et les acteurs alliés figurent parmi les auteurs présumés, les doutes quant à l’impartialité sont inévitables.

Les expériences historiques renforcent ce scepticisme. Le processus de justice transitionnelle en Éthiopie après 1991 et les procès des partis politiques post-électoraux en 2005 illustrent la justice du vainqueur. Au niveau international, la même tendance persiste depuis les procès de Nuremberg et de Tokyo dans les années 1940, lorsque les responsabilités étaient recherchées de manière sélective. Partout en Afrique, les processus de justice transitionnelle dans des pays comme l’Afrique du Sud, la Gambie, le Soudan du Sud et le Libéria ont été retardés ou sélectifs en matière de responsabilité.

Cependant, rejeter totalement le processus risque de mal comprendre ses origines et son intention. La politique de justice transitionnelle de l’Éthiopie n’est pas une réponse ad hoc au conflit du Tigré ; il s’agit d’un cadre global antérieur à la guerre et qui cherche à remédier à des décennies de violence et d’injustice systémique. Le processus a été conçu comme un projet national à long terme englobant les victimes de toutes les régions.

De même, l’argument du CITG selon lequel l’approche éthiopienne – qui donne la priorité aux poursuites nationales devant les tribunaux nationaux – est intrinsèquement inadéquate est discutable. Les mécanismes internationaux que le CITG préfère, comme la Cour pénale internationale ou les tribunaux hybrides, sont par conception subsidiaires ; ils n’interviennent que lorsqu’un État ne veut pas ou ne peut pas engager de poursuites.

La décision de l’Éthiopie de demander des comptes à des juges spéciaux ou à un tribunal n’est pas, en soi, un signe d’échec. La question cruciale est de savoir si ces institutions peuvent gagner la confiance du public et répondre aux normes internationales.

Des enquêtes et des consultations nationales indiquent que si les Éthiopiens ont une confiance limitée dans leur système judiciaire, ils sont encore moins favorables aux mécanismes internationaux ou hybrides. Le sentiment dominant est que la justice doit être la propriété nationale et enracinée dans les institutions nationales. La priorité de l’Éthiopie devrait être de renforcer l’indépendance judiciaire, de garantir des enquêtes crédibles et d’intégrer des approches centrées sur les victimes – et non d’abandonner la juridiction nationale avant qu’elle ne commence.

Pourtant, certains aspects des critiques de la commission sont incontestables. La préoccupation du CITG selon laquelle le processus éthiopien n’établit pas de voie crédible pour enquêter et poursuivre les crimes attribués aux forces étrangères est justifiée. Le rapport indique que l’EDF était responsable d’un peu plus de la moitié des violences dans plusieurs zones et agissait avec une intention génocidaire, par rapport aux forces ENDF, Afar et Amhara (Figure 2).


La politique de justice transitionnelle de l’Éthiopie ne prévoit pas de responsabilisation du FED, se concentrant plutôt sur l’extradition – une approche qui a peu de chances de produire des résultats substantiels. Dans la pratique, poursuivre les acteurs étrangers dépasse le cadre d’une politique nationale et nécessite une coopération régionale et internationale.

Une autre réalité qui donne à réfléchir est que, même si les conclusions du CITG révèlent l’ampleur du traumatisme, peu de survivants ont eu accès à des conseils professionnels, à un soutien économique ou à des espaces sûrs. Le rapport note que 85,9 % des survivants n’ont pas eu accès aux services psychosociaux et 80,6 % n’ont pas reçu de soins médicaux.

Cela aurait dû être une priorité car il représente l’élément le plus fondamental et le plus urgent du rétablissement humain. Sans santé mentale et soutien psychosocial (MHPSS), le processus de justice transitionnelle risque d’être vide de sens. Les victimes traumatisées ou stigmatisées ne peuvent pas participer de manière significative aux efforts de recherche de la vérité, de réconciliation ou de responsabilisation, qu’il s’agisse d’un processus national, hybride ou international.

Les données du rapport du CITG soulignent la nécessité de revoir le processus de justice transitionnelle en Éthiopie pour donner la priorité et intégrer la SMSPS au-delà du pilier des réparations et du soutien psychologique.

Le processus national et le rapport du CITG sont limités par leur focalisation étroite sur le soutien psychosocial individuel et clinique. Un véritable rétablissement doit inclure une guérison communautaire ancrée dans les pratiques traditionnelles, religieuses et culturelles – en particulier compte tenu des conclusions du rapport selon lesquelles la violence a brisé le tissu psychosocial et la cohésion sociale du Tigré.

De plus, toutes les réponses ne doivent pas nécessairement être pilotées de manière centralisée. Une approche décentralisée, comme l’a démontré le processus de vérité et de réconciliation dans la région somalienne d’Éthiopie, pourrait s’avérer utile. Le Tigré pourrait également établir un programme régional de soutien aux victimes donnant la priorité à la SMSPS.

Une limite majeure du rapport du CITG est que, même s’il documente avec force les souffrances des femmes et des filles tigréennes, il néglige les victimes non tigréennes de la guerre du Nord et d’autres conflits en Éthiopie. Des rapports antérieurs, notamment ceux d’Amnesty International, ont fait état d’exactions commises par les forces tigréennes contre des civils à Amhara. Bien que le mandat de la commission se soit limité au Tigré, son incapacité à reconnaître les autres victimes risque de renforcer une hiérarchie de victimisation.

Cela fait écho à des modèles antérieurs, comme lors du procès Dergue, qui présentaient de manière étroite le Parti révolutionnaire du peuple éthiopien comme la seule victime de la Terreur rouge des années 1970. Un véritable bilan national doit reconnaître les nombreuses victimes non reconnues de l’Éthiopie.

En fin de compte, le rapport du CITG montre que le besoin d’une justice transitionnelle est indéniable et urgent. Les blessures du pays sont trop profondes et ses divisions trop enracinées pour permettre au processus de languir. Sans un mécanisme crédible pour faire face au passé – y compris aux atrocités commises au Tigré – l’Éthiopie risque d’être perpétuellement hantée par son histoire.

En tant que tel, le rapport du CITG ne doit pas être lu comme un rejet de la justice transitionnelle, mais plutôt comme un appel à son renforcement. Ses conclusions soulignent la nécessité d’un processus crédible, centré sur les survivants, intégrant justice, vérité, réparations et réforme institutionnelle.

Écrit par Tadesse Simie Metekia, chercheuse principale, projets spéciaux, ISS Addis-Abeba​ ; et Ikubaje John Gbodi, chef de l’unité de justice transitionnelle, département des affaires politiques, de la paix et de la sécurité, Commission de l’Union africaine.

Republié avec la permission de ISS Afrique. L’article original peut être trouvé ici.



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