
Depuis son arrivée à la Maison Blanche, l’administration Trump mène une offensive violente contre les sciences du climat, de la terre et de la santé.
Dans un café de Bethesda, dans le Maryland, à proximité de Washington DC, une chercheuse senior des National institutes of health (NIH), dont la ville héberge le site principal, montre sur son téléphone des photos des murs de la cafétéria de son campus, le plus important au monde pour la recherche clinique. «À cet endroit, il y avait une fresque murale représentant Anthony Fauci [ancien conseiller médical de sept Présidents, dont Donald Trump pendant le Covid, ndlr], ici Marie Curie. Les trois quarts des portraits de scientifiques ont été arrachés et remplacés par des photographies de Donald Trump, J. D. Vance ou Robert Kennedy Jr, le secrétaire d’État à la Santé. C’est du jamais-vu», déplore la scientifique, qui a vu son équipe réduite de 15 à 9 chercheurs et qui lutte au quotidien pour maintenir des conditions de recherche dignes de ce nom.
Principaux financeurs de la recherche aux États-Unis, les NIH sont dotés d’un budget annuel de 50 milliards de dollars, dont 80% sont redistribués aux universités et aux centres de recherche, aux États-Unis, mais aussi à l’étranger. Les 20% restant servent notamment à mener des études cliniques pour tester de nouveaux traitements. Mais depuis l’arrivée de la nouvelle administration, leur fonctionnement est paralysé, un diplomate français évoquant un «massacre».
Démantèlement de la recherche biomédicale
En mars, Donald Trump proposait une baisse de financement de l’ordre de 40% des budgets de recherche des NIH pour 2026, une réduction qui pourrait toutefois s’avérer moins importante que prévu à l’issue des négociations avec le Congrès. «En 2016, lors de son premier mandat, Donald Trump avait proposé une coupe budgétaire de 33% et nous avons finalement obtenu une augmentation de 5%», rappelle un autre chercheur des NIH, qui estime toutefois que «la mainmise du Président est plus importante et son ressentiment envers les scientifiques exacerbé depuis le Covid». De fait, sans attendre l’adoption du nouveau budget, l’actuelle administration a déjà suspendu l’attribution de nombreuses subventions à des universités, notamment celles de John Hopkins, de Harvard, de Columbia et de Cornell, en toute illégalité.
Aux NIH, comme dans les autres agences fédérales, les voyages à l’étranger des chercheurs ont été drastiquement restreints, les fonds servant à mener des programmes de recherche à l’étranger ou à acheter du matériel scientifique bloqués et certains mots interdits. «Dans une étude sur le VIH ou le cancer, il n’est plus possible de se référer à des participants transgenres», témoigne une scientifique chargée de leur supervision.
Depuis janvier, les NIH auraient supprimé 2 100 subventions, totalisant environ 9,5 milliards de dollars, ainsi que 2,6 milliards de contrats, selon la base de données indépendante GrantWatch. Parmi les projets concernés, figurent des études sur les effets du réchauffement climatique, la maladie d’Alzheimer, le cancer ou encore la vaccination. En août, Robert Kennedy Jr interrompait brutalement près de 500 millions de dollars de contrats en faveur de la recherche sur les vaccins à ARN messager. Des financements compensés pour l’heure en partie par le département de la Défense, révélait la revue Nature fin septembre.
À la National oceanic and atmospheric administration (Noaa), agence chargée des prévisions météorologiques et de l’étude des océans et de l’atmosphère, quelque 2 000 salariés sont partis depuis le mois de janvier, soit près de 20% de l’effectif. «Quatre cents étaient en période d’essai et ont été licenciés, les autres ont démissionné ou ont quitté l’organisation à la suite d’une offre de retraite anticipée», précise Craig McLean, ancien administrateur adjoint de la recherche à la Noaa, qui estime ces départs à l’équivalent de «27000 années de recherche perdues». «La plupart avaient entre 45 et 55 ans et étaient au sommet de leur carrière en sciences et en ingénierie», confirme l’un de ses anciens collègues de l’organisation, actuellement suspendu de ses fonctions pour avoir critiqué la suppression du Système conjoint de satellites polaires, qui sert de base aux prévisions météorologiques à trois et sept jours et aux alertes précoces pour les ouragans et les tornades.
Le tabou du changement climatique
Pour 2026, Donald Trump a proposé un budget réduit de 40% pour la Noaa, «tout en agissant comme s’il était validé puisque quelque 239 millions de dollars votés ont déjà été suspendus», pointe Craig McLean. À lui seul, le service de météorologie a perdu 576 employés, provoquant de vives réactions du secteur privé, mais aussi du Congrès, alors que des inondations meurtrières ont tué plus de 130 personnes au Texas en juillet. Côté recherche, une vingtaine de bases de données sur les courants océaniques et les ouragans ont également été interrompues du jour au lendemain. Mais aussi des lancers de ballons instrumentés dans l’atmosphère, pourtant peu onéreux et précieux pour alimenter les modèles climatiques.
À la Nasa, «de nombreux scientifiques seniors ont quitté l’organisation car ils craignent qu’elle ne devienne une simple agence de gestion de budget, toute l’expertise partant vers l’industrie», témoigne Nicolas Maubert, conseiller espace de l’ambassade de France à Washington de 2019 à août dernier. Si l’agence spatiale américaine devrait conserver une bonne partie de son budget de 8 milliards de dollars consacré à l’exploration lunaire et martienne, les sciences de la terre et les satellites qui caractérisent les évolutions du climat sont menacées.
Ainsi, prévient Nicolas Maubert, «la mission Nasa de l’Observatoire orbital du carbone, dans laquelle le Japon et la France sont très impliqués, est pour l’heure mise en pause et pourrait être supprimée». Une mission qui permet pourtant de surveiller les gaz à effet de serre et la santé des plantes et dont l’arrêt priverait scientifiques, décideurs politiques et agriculteurs de précieuses données. Chercheur au Space telescope science institute, à Baltimore, qui gère notamment les télescopes James Webb et Nancy-Grace-Roman grâce aux financements de la Nasa, l’astrophysicien français Nicolas Flagey vit au quotidien l’incertitude sur la poursuite de ces deux programmes. «D’ici à la fin de l’année, 20% de nos équipes pourraient être renvoyées, les infrastructures spatiales ne semblant plus devoir servir qu’à développer des applications commerciales», déplore-t-il. Pour autant, le scientifique, qui a effectué toute sa carrière à l’étranger et vient d’acheter une maison à Baltimore, n’envisage pas de quitter les États-Unis. Mais aimerait que sa direction monte au créneau pour protester contre la politique actuelle. #
Près de 150 000 étudiants étrangers en moins sur les campus étasuniens cet automne et une baisse de 30 à 40 % des nouvelles candidatures. Telles sont les estimations publiées fin septembre par la Nafsa – Association of international educators, une ONG spécialisée dans l’éducation internationale, et JB International, une entreprise de technologies éducatives. En cause, les nouvelles restrictions en matière de délivrance de visas, en particulier pour l’Inde, la Chine, l’Iran, le Nigeria et le Japon. En 2023 et 2024, selon la Nafsa, le nombre d’étudiants étrangers dans les universités nord-américaines était de 1,1 million – dont plus de la moitié venait de Chine et d’Inde – et ce chiffre pourrait baisser de 15 %, entraînant un manque à gagner de 7 milliards de dollars. Mais aussi une perte de compétences, déjà ressentie aux NIH, où plus de la moitié des post-doctorants sont étrangers. « Beaucoup de jeunes chercheurs sont partis et nous faisons face à une chute des candidatures. L’un de mes post-doctorants les plus brillants vient par exemple d’accepter un poste en Chine », témoigne une chercheuse senior des NIH. Un directeur de recherche qui mène des études à l’international a également dû se séparer de ses post-doctorants chinois, dont les visas sont systématiquement refusés. « Les États-Unis envoient le message qu’ils ne souhaitent plus attirer les talents », conclut une scientifique. De fait, la politique actuelle pourrait sérieusement nuire à l’attractivité internationale du pays, qui en avait pourtant fait sa première force. #


